Qui sont les « influenceuses » du monde digital ?

Les femmes se sont emparées des réseaux sociaux. Elles sont 65% à les fréquenter, en y passant jusqu’à 21h par semaine. (1) Majoritaires, elles représentent même 64% des 500 millions d’utilisateurs de Twitter. (2) Sur Pinterest, le constat est d’autant plus flagrant avec 82% d’inscrites. (3) Pourtant, dans le secteur de l’emploi, les faits évoluent moins vite, des inégalités persistent : seulement 6% des dirigeants des 100 plus grandes entreprises de haute technologie sont des femmes. (4) Pour valoriser la place des femmes dans l’univers digital, la cérémonie des #LabcomWomen, prix créé par TF1 et LABCOM, s’est tenue le 23 octobre dernier. Son objectif : récompenser les femmes les plus actives du digital dans 6 catégories différentes : Directrice de la communication, Dirigeante, Bloggeuse, Journaliste, Esprit d’entreprendre, Générosité. Rencontre avec quelques unes des lauréates : quelle est leur vision du digital ?

Rokhaya Diallo

Rokhaya Diallo – Catégorie Générosité

Pour quelles raisons avoir choisi le digital comme secteur d’activité ?

Je n’évolue pas professionnellement pas dans le secteur du digital. Pour moi, c’est surtout un levier pour donner de l’écho à mes engagements et à mes idées. J’ai choisi ce canal car c’est une solide alternative lorsque l’on n’a pas accès aux réseaux qui permettent habituellement de diffuser les idées. Mon association, « Les Indivisibles » est née sur Internet en 2007. A l’époque, Internet s’est présenté comme un outil naturel pour lutter contre le racisme. Depuis, je suis devenue très active sur les réseaux sociaux que j’utilise pour lancer des débats, des campagnes ou des pétitions, c’est un moyen très efficace de faire avancer les causes qui me tiennent à cœur.

Comment le digital a-t-il changé la vie des femmes ?

C’est un levier démocratique hors du commun dans la mesure où il aplanit les leviers d’influence. Ainsi, des personnes peu connues du grand public peuvent interpeler l’opinion. Je pense notamment à cette maman qui, dimanche dernier, en découvrant un texte sexiste dans les devoirs de CP de sa fille, a fait le buzz en faisant part de sa consternation sur Twitter. L’éditeur a d’ailleurs retiré le texte qui faisait polémique.

Pour les femmes et de manière générale pour toutes les personnes dont la parole et les préoccupations sont invisibles dans les médias, c’est un changement majeur, un réel tournant dans la vie démocratique.

Comment voyez-vous l’avenir du digital ?

Nous ne pouvons qu’entrevoir les immenses potentialités que nous offrent ces technologies en termes de démocratie participative. Mais au travers du documentaire « Les réseaux de la haine » que j’ai réalisé, je pense que nous sommes en réalité dans un usage encore « préhistorique » d’Internet. Les nombreux échanges violents et harcèlements auxquels sont victimes un certain nombre de personnes sur les réseaux sociaux montrent parfois une utilisation encore immature de ces outils de communication. Il faut de la pédagogie et de l’information, surtout auprès des jeunes pour un usage responsable d’Internet et des réseaux sociaux.

Betty Autier

Betty Autier – Catégorie Bloggeuse

Pour quelles raisons avoir choisi le digital comme secteur d’activité ?

Je n’ai pas particulièrement choisi le digital. Cela a a été instinctif. Ma génération est née avec internet. J’ai ouvert un blog ( comme plusieurs millions de personnes dans le monde) et je me suis investie et passionnée pour lui.

Comment le digital a-t-il changé la vie des femmes ?

Je suis ravie de voir que les femmes ont une place aussi importante dans le digital. En fait, je suis fiere de ma generation qui a instinctivement appris a travailler en totale mixité. J’espere ne pas me tromper, mais j’ai vraiment cette impression. Je travaille avec des hommes et des femmes et je n’ai pas l’impression d’avoir à faire mes preuves en tant que femme auprès des hommes.

Comment voyez-vous l’avenir du digital ?

Je le vois comme la Base avec un grand B. Qui peut échapper au digital aujourdhui ? Personne! Même mes grands parents s’y sont mis ( et croyez moi c’est bien la preuve qu’il est devenu incontournable) Ma seule réserve ? J’espère juste que les ondes wifi ne nous détruisent pas le cerveau à petit feu!

Marie-Christine Lanne

Marie-Christine Lanne – Catégorie Directrice de la communication

Pour quelles raisons avoir choisi le digital comme secteur d’activité ? 

Je n’ai pas, à proprement parler, choisi le digital comme secteur d’activité puisque j’exerce le même métier, la communication, depuis plus de 20 ans. C’est le digital qui a fait irruption dans mon univers ! En particulier l’explosion des médias sociaux a profondément bouleversé la façon dont le métier de communicant s’exerce aujourd’hui. Communication corporate, publicité, communication avec les clients, relations presse, évènements, communication interne… il n’est pas un seul domaine où les médias sociaux n’aient pas changé la donne. Ils renforcent la porosité qui existait déjà entre l’interne et l’externe. Vous pouvez ainsi donner à voir ce qui se passe dans votre entreprise à l’extérieur, en temps réel, sur Twitter. Vous pouvez informer et dialoguer en temps réel. A vrai dire, c’est ce qui me passionne dans l’exercice de mon métier aujourd’hui. Cette interactivité permanente que nous nous devons d’avoir avec les publics que nous cherchons à intéresser aux différentes réalités de notre entreprise. 

L’heure de la conversation a sonné : nous parlons désormais « avec » les internautes alors qu’auparavant il nous était appris que les communicants devaient avoir pour objectif de faire passer des messages « à » des cibles identifiées. Et, pour alimenter une conversation, il nous faut trouver en permanence des sujets. C’est ce qui a donné naissance à ce que l’on appelle le « brand content », les contenus d’information que votre marque propose à ses publics. Ce n’est plus seulement les informations sur notre entreprise, nos produits et services dont il faut parler mais le contexte dans lequel ils s’inscrivent, les besoins de société auxquels ils répondent. Il faut aussi veiller sur les médias sociaux pour savoir ce qu’il se dit de nous, détecter des signaux faibles, repérer les problèmes qui peuvent donner naissance à des polémiques. C’est réellement passionnant même si c’est très exigeant et mobilisateur en temps.

Comment le digital a-t-il changé la vie des femmes ?

 Je crois que le digital a changé la vie de tout le monde, pas seulement des femmes. Nous sommes désormais une « génération connectée », en relation permanente avec nos amis et les sujets qui nous intéressent via les médias sociaux. Notre smartphone devient le prolongement de nous-mêmes…le danger c’est l’addiction, la peur de rater une information, un commentaire : cela nous pousse à être l’œil rivé sur l’écran. Quant aux femmes, elles trouvent un terrain d’investigation et d’expression particulier sur le web et les médias sociaux. Nous en avons d’ailleurs eu l’évidence chez Generali avec l’Observatoire des femmes et de l’assurance que nous avons lancé en 2011. Nous avons réalisé une étude sur les grands items de la vie et les femmes présentent des différences assez caractéristiques par rapport aux hommes dans certains domaines. Ainsi, par exemple en matière de santé, les femmes s’informent massivement sur les sites spécialisés, à la recherche de conseils pour de l’automédication ou pour dénicher des conseils en prévention santé pour leurs enfants ou leur famille. Pour ce qui est des médias sociaux, 64 % de ceux qui utilisent Twitter sont des femmes. C’est un média où l’on peut se créer une audience grâce à une ligne éditoriale ; où l’on peut « s’emparer » du droit à la parole sans que personne ne vous la donne. Twitter, qui connaît une audience de plus en plus large à l’échelle mondiale, permet à toutes celles qui le souhaitent de pouvoir parler de ce qui les intéresse. Lors de la remise des trophées LabCom / TF1, parmi les autres lauréates, Melissa Bounoua (@misspress), journaliste, compte plus de 275 000 followers et Rokhaya Diallo (@RokhayaDiallo) qui s’engage sur des thèmes sociétaux contre le racisme, près de 24 000. Ce sont de sacrés audiences ! Cela fait contrepoids avec certains débats où je suis frappée de voir qu’il n’y a que des hommes à la tribune. Les déséquilibres de parole sont souvent patents. Y compris, d’ailleurs, sur les médias sociaux : une récente étude démontrait que les tweets des femmes étaient moins retweetés que ceux des hommes. Notre parole serait-elle donc moins crédible ? Cependant, les choses évoluent dans le bon sens. Je suis par exemple très heureuse de voir tous ces hommes influents se mobiliser pour l’égalité des chances entre hommes et femmes dans le cadre de la campagne mondiale #HeForShe lancée par l’actrice américaine Emma Watson. J’aime cette idée que les hommes vont être nos alliés aujourd’hui dans cette quête d’équité. Je n’ai jamais personnellement adopté de démarche revendicative. J’ai juste cherché à prouver que je pouvais apporter en termes d’idées ou de propositions. 

Comment voyez-vous l’avenir du digital ?

Je ne suis pas une experte de la question ; je ne peux faire part que de mes intuitions ! Les médias sociaux, la réalité augmentée, les objets connectés… tout ceci conduit à créer un monde où nous serons, à mon avis, de plus en plus immergés « dans » le digital. Il ne parait plus y avoir un domaine où la réalité ne trouve pas de prolongement dans le web : villes et maisons intelligentes, santé connectée, économie collaborative où vous pouvez décider de partager votre voiture… tout ceci crée des relations entre nous et ces systèmes intelligents qui nous en disent de plus en plus sur notre environnement, notre façon de vivre et sur nous-mêmes. En matière d’assurance, nous pouvons espérer avoir de plus en plus des systèmes qui vous alertent des risques, qui vous donnent des conseils pour faire face à des situations où vous êtes désemparés. Face aux catastrophes naturelles par exemple. Pour ce qui est des médias sociaux, nous pouvons tous partager en temps réel ce que nous aimons, ce qui nous intéresse avec nos communautés. De nouvelles formes de collaboration et de mobilisation apparaissent. L’espèce humaine se donne ainsi l’impression d’être elle-même « augmentée ». Ce n’est pas une mode, ni, d’ailleurs, des usages qui ne touchent que les jeunes générations. Tout le monde se met au web et aux réseaux sociaux. Même les seniors. Et il le faut car il ne faudrait pas qu’il y ait de fracture numérique en plus des différences entre générations : il y a des choses que vous ne pouvez pas comprendre sur les médias sociaux si vous ne les pratiquez pas vous-même… Ces nouveaux usages sont là pour rester. Alors autant les comprendre !

Melissa Bounoua

Melissa Bounoua – Catégorie Journaliste

Pour quelles raisons avoir choisi le digital comme secteur d’activité ?

Internet s’est imposé à moi, j’ai compris que c’était plus puissant que la radio, la télé et la presse écrite. On peut à peu près tout faire d’un point de vue journalistique sur internet et on n’a pas fini de créer de nouveaux formats. Chez Slate.fr nous lançons par exemple Reader.fr (http://www.reader.fr), un site qui permet aux internautes qui se sentent débordés par tous les contenus disponibles d’avoir la dose d’informations et de bons articles par jour. Nous avons créé un algorithme, je ne pensais jamais participé à un tel projet il y a 5 ans encore.

Comment le digital a-t-il changé la vie des femmes ?

Je crois qu’internet a plus généralement facilité l’accès à tous à des ressources qui pouvaient sembler inaccessibles à certains. Internet permet aussi des initiatives comme le collectif Prenons la une, dont je fais partie. C’est un collectif de femmes journalistes qui estiment qu’il y a encore trop de peu de femmes sur les plateaux en tant qu’expertes. Il y aussi encore trop peu de femmes à des postes de direction dans les médias. J’ai l’impression que sur les sites d’information sur internet, il y a de plus en plus de femmes chefs et c’est une bonne nouvelle.

Comment voyez-vous l’avenir du digital ?

Vaste question. J’aimerais savoir ! C’est pour ça aussi qu’on aime sur internet, on n’en finit pas d’être surpris. Je crois que nos dirigeants politiques comprennent enfin l’importance d’internet. Ce n’est pas un média comme les autres. C’est plus puissant que la radio, la télévision, la presse écrite. Internet, c’est une société, on y échange, on y apprend, on y fait des achats, on y crée des entreprises, les possibilités sont infinies. J’ai récemment rencontré Axelle Lemaire, notre Secrétaire d’Etat au numérique lors d’un podcast auquel je participe, Studio404. Elle est très consciente de ça et essaie de mettre du numérique dans tous les ministères, qu’on ne voit plus internet comme un média parmi d’autres. Quand je lis encore que des députés excluent les pure-players du bénéfice de la loi de 1881 sur la liberté de la presse parce que ce ne sont pas des « supports de presse traditionnels » alors que ces sites ont parfois plus d’audience que les quotidiens papier, je me dis qu’on a encore du chemin à faire.

Propos recueillis par #marion#

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>