Comment la beauté est-elle devenue une passion coréenne ?

Corée Dans la culture coréenne traditionnelle, la relation que les individus sont censés entretenir avec leurs corps se doit de respecter le « sinch’e palbu », c’est-à-dire, littéralement, « l’intégrité absolue de l’ensemble corps ». Or, depuis la deuxième moitié du XXème siècle, la Corée du Sud est en proie à une véritable « transition à la modernité » – comme le soulignent les sociologues – modifiant profondément la manière dont les Coréennes (et Coréens) prennent soin de leur apparence. (1) Pour preuve, selon les statistiques publiées en 2015 par l’ISAPS (International Society for Aesthetic Plastic Surgery), la Corée du Sud se place désormais à la 4ème place des pays les plus fervents de chirurgie esthétique avec un chiffre de 980 313 opérations en 2014. L’intégrité corporelle n’est donc plus une priorité… Pour information les États-Unis sont premier de ce classement ISAPS (4 064 571), puis viennent ensuite le Brésil (2 058 505) et le Japon (1 260 351). (2)

Le culte du corps « sain »

Premières consommatrices de produits cosmétiques dans le monde, les Coréennes passent environ 6 fois plus de temps que les Françaises à s’adonner à leurs rituels beauté. (1) Cette « obsession » corporelle a été analysée par les sociologues, entre autres, via le biais du développement des classes moyennes dans ce pays et donc du prisme de la distinction sociale par une consommation esthétique ostentatoire. Cependant, il faut savoir que déjà au XVIIème siècle, la société coréenne accordait une grande place aux soins de santé et au respect du corps, notamment dans les milieux aristocratiques. A cet héritage culturel, il faut ajouter l’implication de l’Etat Coréen qui, à partir des années 1950, pour asseoir le développement économique du pays, accélérer la transition démographique et créer l’image d’une nation moderne, a largement favorisé le développement des techniques biomédicales et l’injonction sociale hygiéniste. (1) D’ailleurs, la beauté « coréenne » s’exporte maintenant assidument et il n’est pas rare de tomber sur des instituts esthétiques en Asie, voire en France, proposant des soins de beauté « coréens ».

En parallèle, de nombreux touristes asiatiques affluent en Corée du Sud pour bénéficier de l’expertise en matière de chirurgie esthétique des grandes cliniques du pays. C’est d’ailleurs pour cette raison que le gouvernement sud-coréen investit encore fortement ce secteur et prévoit d’en tirer 3 milliards d’euros de bénéfices d’ici à 2020. (4)

Le corps rêvé des coréennes est mince… très mince

Pour illustrer l’engouement esthétique coréen, il suffit d’analyser de plus près les représentations associées à la minceur en Corée du Sud, particulièrement singulières en comparaison aux autres pays du monde. En effet, selon les sociologues Delphine Robineau et Thibaut de Saint Pol, l’idéal morphologique coréen est assez particulier et ceci pour plusieurs raisons. D’une part, ce pays est celui où la norme de minceur s’avère la plus forte, avec environ 80% des individus qui possèdent un idéal féminin mince ou très mince contre seulement 54% en France ou 39% en Irlande. (3) D’autre part, le cas de la Corée du Sud est atypique puisqu’il s’agit d’une nation où la pression à la minceur est extrêmement forte, mais elle concerne de manière égale les hommes et les femmes, contrairement à d’autres pays, comme la France, la Bulgarie ou encore Israël (voir le graphique ci-contre).

Robineau - St Pol

« Last but not leat », la Corée du Sud s’avère également être un pays « hors norme » car le corps « rêvé » ne semble pas y être un fantasme, mais bien une réalité que chacun se doit d’acquérir. Les statistiques montrent ainsi une certaine congruence entre les idéaux des Coréen(nes)s et leur corpulence réelle… Si l’IMC des Coréen(ne)s est de moins de 22, il est de 23,5 pour les Français(e)s et de 25 pour les Israëlien(ne)s, ce qui représente un écart considérable ! (3)

Robineau - St Pol

Le bistouri, pratique désormais routinière en Corée pour décrocher un job ?

Pour la géographe spécialiste de la Corée, Valérie Gelézeau, on peut aujourd’hui parler de « passions esthétiques » coréennes. « Il n’est pas rare que les parents offrent à leur fille une opération des yeux comme cadeau d’entrée à l’université. La place de la chirurgie esthétique dans la société sud-coréenne est plus à comparer à celle qu’occupent les nails bar aux Etats-Unis ou l’orthodontie en France » écrit-elle dans un article dédié. (1) Pour ces jeunes femmes, l’ambition est d’augmenter leurs chances de réussite dans un contexte de rivalité professionnelle accrue, où la compétitivité est attendue de toutes et tous pour se frayer un chemin. Effectivement, après la crise financière asiatique de 1997, « la généralisation des contrats irréguliers et la société de plus en plus concurrentielle ont conduit à une plus grande acceptation de la chirurgie esthétique», explique James Turnbull, spécialiste du féminisme et de la culture pop en Corée. (4)

Empowerment ou tyrannie corporelle ?

Alors que l’organisation patriarcale de la société coréenne traditionnelle (système confucéen) supposait la subordination du corps de la femme à celui de l’homme, depuis une trentaine d’années, l’évolution du statut social des femmes sud-coréennes (niveau de diplôme, contrôle de leur procréation…) a transformé le rapport que celles-ci entretiennent avec leurs corps. « Le soin apporté à son apparence est le signe de l’entrée des femmes dans l’espace public, de l’acquisition du pouvoir social et de la liberté que leur confère cette conquête » souligne ainsi Valérie Gelézeau. (1) Dans le même ordre d’idée, la sociologue Kim Gwi-ok souligne que la beauté est devenue « un capital culturel, signe de richesse et d’autorité », et donc un critère de sélection lors des entretiens d’embauche. En résumé, la sollicitude esthétique des femmes leur permet ainsi de rivaliser avec les hommes dans le monde du travail. L’enjeu est majeur. Néanmoins, l’empowerment s’avère nuancé par les nombreux malaises occasionnés par la quête de perfection esthétique : anxiété, pathologies dermatologiques, allergies… qui n’épargnent d’ailleurs pas les hommes.

Marion Braizaz

Sources :
(1) Valérie Gelézeau. Les passions esthétiques sud-coréennes. Korea Analysis, 2014, pp.44-51.
(2)http://www.prnewswire.com/news-releases/linternational-society-of-aesthetic-plastic-surgery-publie-les-statistiques-mondiales-sur-les-interventions-esthetiques-512477951.html
(3) Delphine Robineau et Thibaut de Saint Pol – Numéro 504 – octobre 2013 – Population et Sociétés – bulletin mensuel d’information de l’Institut national d’études démographiques
(4)http://next.liberation.fr/beaute/2014/04/11/coree-du-sud-la-quete-du-galbe_995589

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