« Le marketing genré est un gadget inutile, pas les médicaments pour femmes »

Un article de Sophie Gourion, Journaliste, pour Womenology

Sophie Gourion

Jusqu’où le marketing genré ira-t-il ? Après l’épisode du Stabilo spécialement étudié pour les frêles doigts féminins ou la brosse à dents pour femme, nous pensions avoir tout vu. C’était sans compter sur Dulcolax et son laxatif « Spécial femme », rose forcément. Le produit peut prêter à sourire et à interrogation: quels seraient les effets typiquement féminins de ce médicament ?

Dans ce cas précis, la composition du laxatif classique et celui du « spécial femme » sont identiques, seul l’emballage change. Une simple histoire de marketing donc.

Pourtant, alors que les stylos Bic « For Her » et autres ordinateurs pour femmes n’ont aucune forme d’utilité ou de raison d’être, les médicaments pour femmes, s’ils existaient, seraient loin d’être des gadgets. Testés et dosés différemment, ils permettraient même de mieux soigner les femmes et de diminuer les effets secondaires.

La preuve par 3.

Raison N°1 : Les femmes sont sous-représentées dans les tests cliniques.

Avant de commercialiser un médicament, des essais cliniques sont systématiquement menés afin d’en évaluer les risques et les bénéfices. Hommes et femmes ne réagissent pas de la même manière aux médicaments, pour autant la parité est loin d’être respectée lors de ces essais. « Les femmes demeurent moins représentées que les hommes dans les tests cliniques», affirme le Dr Jean-Pierre Duffet, adjoint au directeur du Centre national de gestion des essais de produits de santé (CeNGEPS). «C’est le cas dans les essais effectués pour les maladies cardiovasculaires et dans certains types de cancers», explique le cardiologue. Ainsi, 60% des tests respectent la parité, mais les 40 autres pour cent de ceux-ci restent majoritairement entrepris sur des hommes nous apprend une enquête menée par le magazine Causette. Et c’est encore pire quand on s’intéresse aux chiffres de l’expérimentation animale. Deux chercheurs de l’université de Californie ont ainsi démontré que les expériences sur des rats sont réalisées cinq fois plus souvent avec des mâles qu’avec des femelles. Pour Antoinette Pechère-Bertschi, chercheuse à l’université de Genève 2 interrogée par Causette, l’explication est simple : les femmes, autant que les rates, « constituent un groupe inhomogène, fastidieux à étudier, avec de nombreux facteurs confondants ». A cause, notamment, des cycles hormonaux et des éventuelles interactions avec des contraceptifs oraux. Les conséquences sont lourdes : «On tire des conclusions d’études faites sur des hommes blancs d’une quarantaine d’années et on administre des traitements à des femmes, dont les spécificités physiologiques sont différentes », déplore Franck Barbier, responsable santé de l’association AIDES. « Selon le poids, l’âge, le métabolisme, les effets d’un médicament ne sont pas les mêmes et nous continuons à nous battre pour que des études ciblées soient faites».

Raison N°2 : Les femmes sont moins bien soignées

Les maladies cardio-vasculaires constituent la première cause de décès chez les femmes avant le cancer. Pourtant, cette information est peu connue et la plupart des études cliniques ne demeurent réalisées qu’avec des sujets masculins.

Par ailleurs, les symptômes diffèrent selon les sexes, ce qui rend le diagnostic féminin moins facile: les hommes souffrent de douleurs thoraciques, de poids dans la poitrine alors que l’infarctus se manifeste chez les femmes  par une grande fatigue, une sensation d’abattement. Une étude menée par la Mc Gill University Health Center de Montréal a d’ailleurs démontré récemment que les femmes étaient moins bien prises en charge que les hommes à l’hôpital : les patientes étudiées ont ainsi reçu moins rapidement électrocardiogrammes et défibrillations que les hommes. Pour le Dr Louise Pilote, chercheuse, « ces résultats suggèrent que le personnel affecté au triage est plus porté à écarter l’origine cardiaque du malaise chez les femmes qui présentent des symptômes d’anxiété ». Pire encore, les hommes et les femmes qui présentaient des traits généralement associés au caractère féminin (douceur, gentillesse) de même que les personnes affirmant être la personne responsable des travaux domestiques à la maison étaient moins susceptibles d’avoir accès à des procédures invasives, telle que l’angioplastie. « Est-ce que les cardiologues considèrent cette intervention comme plus virile, puisqu’il s’agit d’un acte de plomberie consistant à déboucher ou dilater une coronaire ? » s’interroge le Dr Luc Perrino sur son blog. « Malgré de nombreux a priori médicaux, désormais combattus, la compréhension de certaines maladies ne pourra échapper au critère du genre. Il est important d’affirmer et d’affiner notre connaissance de ces différences, afin de mieux lutter contre les inégalités. » conclut-il.

Raison N°3 : les femmes ne réagissent pas de la même manière aux médicaments

Des particularités physiologiques liées à chaque sexe peuvent expliquer cette différence de réactions face au traitement. Le Dr Manfred Lutz, interrogé lors d’un un passionnant documentaire diffusé sur Arte « Les maladies ont-elles un sexe », mentionne à cette occasion les différences de métabolisme entre hommes et femmes. A titre d’exemple, celles-ci absorberaient l’alcool plus rapidement que leurs homologues masculins, à poids et tailles équivalents. 2 raisons peuvent expliquer ce constat : l’enzyme responsable du métabolisme de l’alcool n’est pas aussi active que chez l’homme. Par ailleurs, l’alcool se répand plus facilement dans les muscles que dans la masse adipeuse ; celle-ci étant plus importante chez la femme, la concentration d’alcool sera plus grande dans l’organisme. Le Dr Ivan Berlin mentionne, quant à lui, d’autres facteurs susceptibles d’expliquer la variabilité des médicaments selon les sexes : la taille des organes, le volume de distribution (plus petit chez la femme), le transit gastro-intestinal, plus rapide chez la femme que l’homme (et pouvant donc limiter l’efficacité d’un traitement par voie orale) ainsi que le milieu hormonal. Il explique également que les effets indésirables sont plus fréquents de 60% chez les femmes que chez les hommes.

Et si ce que l’on avait longtemps pris pour une sensibilité typiquement féminine n’était finalement que la résultante de tests cliniques non représentatifs ?

La question est pourtant loin d’être anodine, les effets secondaires de médicaments seraient responsables d’au moins 18.000 décès par an d’après le Dr Bernard Bégaud de l’Inserm.

2 commentaires

2 réponses à « Le marketing genré est un gadget inutile, pas les médicaments pour femmes »

  1. Starverlane dit :

    Je suis d’accord pour des médicaments qui seraient adaptés aux femmes mais pour l’instant ça n’existe pas. :( Tout comme le laxatif présenté dans l’article il existe le NurofenFem de la marque Nurofen. Il n’y a strictement aucune différence entre ce produit et le Nurofen 400 classique (le NurofenFem aussi est dosé à 400 mg d’ibuprofène). Même composition, même indications la seule différence c’est l’emballage rose et où il y a écrit « règles douloureuses » de façon visible.
    Le prix aussi est différent puisque plus élevé que la forme classique (alors que c’est exactement pareil!).
    Quitte à s’intéresser aux douleurs des règles, pourquoi ne pas réellement chercher des produits plus efficaces sur ce type de maux plutôt que de jouer sur une attente des consommatrices sans effets réels?
    Le bonus « marrant » de cette histoire c’est qu’apparemment ce médicament jouit d’un petit effet placebo si l’on considère, témoignages à l’appui, que les femmes qui l’utilisent le trouve plus efficace que la forme classique! Alors que c’est objectivement impossible.

  2. Roxane dit :

    Merci pour cet article ! J’avais déjà entendu parlé de du problème de diagnostic des maladies cardiovasculaires chez les femmes via le site TED ( http://www.ted.com/talks/noel_bairey_merz_the_single_biggest_health_threat_women_face ). Les femmes sont « trop compliquées » à étudier donc autant jeter le bébé avec l’eau du bain…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>