A chacun son écran : quel est l’impact des nouveaux outils numériques sur la vie de famille ?

Rencontre avec Anne-Sylvie Pharabod, chargée d’études au sein du département SENSE des Orange Labs. Formée en ethnologie des mondes contemporains, ses recherches portent sur les usages des nouvelles technologies dans la vie quotidienne. Elle s’intéresse notamment aux transformations de l’espace domestique et des territoires de la vie privée sous l’effet des nouvelles technologies de communication.

Impact des nouvelles technologies digitales

Comment peut-on analyser l’usage des nouvelles technologies digitales au prisme des « nouvelles » relations interpersonnelles au sein de la famille ?

L’enquête que nous avions menée dès 2002 visait à comprendre en quoi la profusion des écrans à l’intérieur de la maison et l’usage individualiste des outils numériques avait une influence sur les relations familiales. Notre ambition était surtout de prendre du recul et de ne pas avoir une vision « techno centrée » car on sait bien en sociologie que l’hypothèse de la technique déterminant les rapports humains est largement contestée. Du coup, pour comprendre les pratiques actuelles, il faut regarder en amont ce qui s’est transformé dans les familles au tournant des années 65-70, quand les relations ont commencé à devenir moins hiérarchiques et plus horizontales (avec la fin de l’autorité patriarcale et le partage de l’autorité parentale entre époux et épouse). La relation familiale est ainsi devenue davantage fondée sur l’affectif et l’authenticité et le foyer a muté d’un espace de construction du bonheur familial en un espace d’épanouissement de la vie de chacun (Singly 2010). Les nouveaux outils numériques sont venus accompagner ce mouvement d’individualisation, ce centrage sur la vie personnelle à l’intérieur des foyers.

Au tournant des années 2000, le téléphone mobile puis, par la suite, l’expansion des connexions internet, a enclenché la multiplication d’outils individuels connectés. Avec la connexion, les outils individuels sont alors devenus multitâches. Désormais, on peut tout autant faire des tâches scolaires ou professionnelles, des tâches domestiques, ou encore des activités de communication ou de loisirs. L’outil numérique que l’on utilise ne détermine plus dans quel type d’activité nous sommes. Par conséquent, il y a une espèce d’invisibilité sur ce que chacun fait au foyer. En résumé, si l’arrivée du téléphone mobile individuel dans les foyers a entrainé l’émergence de la célèbre question : « tu es où ? », dans un deuxième temps, la multiplication d’outils connectés multifonctionnels, sur lesquels on peut faire plein de choses, a entrainé une nouvelle question dans les relations interpersonnelles familiales, le fameux : « tu fais quoi ? »

La multifonctionnalité des écrans a eu pour conséquence une nouvelle opacité des activités de chacun qui questionne en permanence l’équilibre entre les deux vies privées qu’il est légitime de vivre dans son foyer : personnelle et familiale. Et c’est cela qui peut générer des tensions autour des écrans. Ce n’est pas tant les gens qui sont tout d’un coup devenus individualistes, mais c’est surtout que l’on ne sait plus ce que chacun fait sur son écran.

Comment se partagent les écrans au sein de la famille et quelles sont les difficultés inhérentes ?

Ce que nous montrent les études c’est que les écrans accompagnent les étapes de vie d’un foyer. Quand on est un petit foyer et que l’on commence sa vie en couple, on a tendance à rassembler les écrans, à mettre les canapés, les ordinateurs, la télévision dans le même sens pour rester ensemble même si on est sur nos écrans différents. Et on voit qu’au fur et à mesure que la famille s’agrandit, l’injonction à rester ensemble en permanence est un peu moins forte et les écrans commencent à rentrer dans les pièces individuelles. Du coup, la problématique devient celle de la surveillance, des parents vers les enfants, mais aussi au sein des couples, par exemple, quand l’un des deux conjoints est trop absorbé dans sa vie individuelle professionnelle et non pas dans sa vie de famille. Cette question de la surveillance n’est donc pas seulement orientée parents-enfants.

Dans une étude qu’avait menée le sociologue Olivier Martin, on constatait que l’usage des outils était corrélé aux types de couples. Dans les couples fusionnels, les outils étaient adoptés de manière fusionnelle, alors que dans les couples davantage individualistes, les outils sont utilisés pour être indépendants les uns des autres. L’usage des outils est donc un accompagnement et non un déclencheur de la relation interpersonnelle (Martin 2002 ; Rey, 2010). Pour le dire caricaturalement, c’est bien car il y a un effondrement de la part institutionnelle de la vie familiale au profit de relations authentiques interpersonnelles que du coup, les écrans, et les objets sont marqués par ces enjeux interpersonnels.

Dans la famille, hommes et femmes développent-ils une réflexivité similaire quant à l’usage des outils connectés ou relève-t-on des différences de pratiques, de contraintes ?

En ce qui concerne la question du genre, il faut prendre en compte deux variables : d’une part ce qui se passe à l’intérieur du foyer, et d’autre part, l’usage domestique que les smartphones permettent quand on est à l’extérieur du foyer, durant le temps de travail. Tout d’abord, on peut constater que les femmes, plus que pour les hommes, sont davantage exposées à la gestion des enfants en bas-âge, au fait de devoir revenir à la maison s’il y a une urgence à la crèche, de gérer les courses, etc. Ce côté « fil à la patte » dans l’usage domestique des outils connectés pèse davantage sur les femmes (Martin 2012). A l’inverse, pour de nombreux hommes, c’est plus dans l’autre sens que les outils jouent un rôle. Ces derniers ont à cœur d’introduire des outils technologiques dans les foyers. A titre d’illustration, ce sont eux qui renouvèlent les équipements, qui sont force de propositions pour introduire un nouvel outil, etc. Cependant, voyant bien que c’est un investissement financier et parfois un « ennemi » potentiel de la vie de famille, ils sont aussi promoteurs des usages familiaux des outils. Par exemple, nombre d’entre eux sont amenés à construire des pages personnelles online sur la famille ; ils s’investissent sur cette mise en scène de la famille à travers les outils connectés (et parfois ils sont les seuls à s’investir). Attention néanmoins, car parfois il s’agit d’une animation « artificielle » de la vie de famille. Ce n’est pas parce qu’on va avoir un blog « famille » que les enfants vont vouloir y participer. Ce sont des espaces publics où s’élabore une vitrine de la vie de famille plutôt que ne s’y vivent et confrontent les identités de chacun de ses membres.

Autrement dit, les hommes sont souvent les experts technophiles au sein des foyers et ils mettent en œuvre un certain nombre d’opérations permettant la circulation des contenus familiaux (partage des photos de vacances sur le cloud, etc.). C’est un renouvellement du rôle masculin dans la famille à travers une domestication des usages des nouvelles technologies. De leur côté, les femmes sont plus « victimes » du versant négatif des outils numériques qui sont davantage des « fils à la patte » pour elles, surtout quand leurs enfants sont en bas âge.

Comment les parents envisagent-ils l’usage des technologies digitales par leurs enfants ?

Effectivement, la réussite scolaire de l’enfant occupe aujourd’hui une place majeure dans le rôle parental, c’est devenu le point central. Du coup, il y a une attention forte sur cette vie scolaire. On retrouve, chez les catégories sociales supérieures, des stratégies très fortes, mises en place dès le plus jeune âge de lutte contre un trop grand temps devant les écrans. Ces stratégies ne sont pas à l’œuvre du côté des classes populaires, où les écrans sont synonymes à la fois d’accès à des loisirs peu coûteux et de support central pour les études. Ce que l’on voit bien dans les enquêtes, c’est que les familles aisées font attention au temps passé par les enfants sur les écrans, les disposent dans des pièces communes et d’ailleurs ces derniers, généralement, s’autorégulent vite.

Au contraire, du côté des familles modestes, on voit beaucoup plus facilement les écrans rentrer dans les chambres individuelles. La part du budget familial allouée aux écrans dans ces familles est d’ailleurs impressionnante. Il y a des différences fortes sur lesquelles il faudrait faire davantage d’études.

Si les outils numériques peuvent provoquer des tensions dans les familles, ils sont aussi porteurs de bienfaits, lesquels avez-vous pu observer dans le cadre de vos enquêtes ?

Les usages technophiles des outils nourrissent parfois des complicités assez fortes dans les familles. Non pas sur le mode de la famille rassemblée devant un écran ou autour d’une table, mais plus dans l’idée de liens familiaux de « complicité » : le père et son beau-fils tous deux passionnés de musique réalisant ensemble des montages sur leurs ordinateurs par exemple, ou au sein des fratries, les frères visionnent ensemble telle série, ou encore tel parents avec son enfant apprécient le même jeu online, etc. C’est aussi le versant positif de la multiplication des outils numériques. Dans la même lignée, nous avons, par exemple, récolté beaucoup de témoignages de parents touchés d’avoir des relations plus intimes avec leurs enfants par SMS qu’en face-à-face. On voit aussi des cousins être des passeurs d’informations entre eux, sur la vie de leurs tantes ou de leurs oncles respectifs, parce que les enfants se connectent sur tel jeu, ou sur tel réseau social. On constate donc des recompositions intéressantes de ce point de vue-là.

Famille et digital

Pour conclure, je dirais que je ne suis pas pour la thèse d’une mise en danger de la vie de famille ou de la vie de couple par les nouvelles technologiques numériques. La plupart les utilisent pour nourrir leur vie de famille. Le fait de pouvoir s’échanger durant la journée, des textos, des likes, des mails, autorise une « présence connectée » continue (Licoppe, 2009). Les usages des outils numériques s’inscrivent bien souvent dans une recherche de sécurité affective où les liens familiaux ont une place centrale.

Propos recueillis par Marion Braizaz

Bibliographie

LICOPPE, Christian. 2009. dir. L’évolution des cultures numériques. De la mutation du lien social à l’organisation du travail, Paris, FYP Éd., coll. Innovation, 256 p.
MARTIN, Corinne, 2012. Images and Representations of the Mobile Internet. In : MARTIN, Corinne et VON PAPE, Thilo (dirs), Images in Mobile Communication: New Content, New Uses, New Perspectives?. Wiesbaden : VS Verlag. p. 143?165.
MARTIN, Olivier. 2002.« Le téléphone portable dans la vie conjugale : retrouver un territoire pour soi ou maintenir le lien conjugal ? » (avec F. de Singly). Réseaux, vol. 20, 2002, n° 112-113, p. 211-248.
REY, Bénédicte, 2010. « Les traces numériques au sein des relations proches et du couple : entre surveillance et confiance, la gestion des frontières du privé », Consommations & Sociétés n°8.
SINGLY, François. 2007. Sociologie de la famille contemporaine. Armand Colin, Paris, 128 pages

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