« Toutes les études prouvent que les actions en faveur de l’égalité professionnelle renforcent la performance d’une entreprise »

Isabella Lenarduzzi

Isabella Lenarduzzi

Rencontre avec Isabella Lenarduzzi, fondatrice de JUMP.

Racontez nous votre parcours, comment vous êtes vous orientée vers l’égalité en entreprise ?

J’ai toujours été féministe mais étant jeune, je pensais que c’était un combat “pour les autres” c’est à dire pour celles venant de cultures moins égalitaires. C’est comme cela que j’ai milité pour tous les droits des femmes et créé en 1986, l’association « la voix des femmes » qui était la première association fondée par des jeunes femmes issues de l’immigration pour leurs consœurs. Ma première confrontation avec mon statut de femme discriminée en entreprise, fut lors des 3 ans du « earn out period » que j’ai vécu entre 1991 et 1994 lors de la vente de mes premières sociétés à une multinationale. Tous les personnes du CA étaient des hommes avec environ 20 ans de plus que moi. J’ai mis du temps à réaliser qu’ils me considéraient comme l’assistante de mes deux associés (hommes) et non comme une des fondatrices et pilier de notre succès. Je me suis retrouvée dans une position où je devais légitimer tous les jours ma place et défendre ma position. C’est à ce moment-là aussi que j’ai découvert que je m’étais construite professionnellement comme un homme afin de ressembler le plus possible au modèle que mes associés (tous masculins) considéraient comme efficace.

Dès 1992 j’ai entamé une longue réhabilitation intérieure du féminin entre autre grâce aux stages de Paule Salomon, auteure de La femme solaire qui a déclenché chez moi l’envie et le besoin de marier plus harmonieusement mon féminin et masculin. Ce travail sur moi n’a pas évité que je tombe toute seule dans un autre piège … celui de mon premier mariage avec un homme politique du sud de l’Italie. Il est tombé amoureux d’une entrepreneuse mais dès la naissance de notre premier enfant il a voulu faire de moi une « parfaite » épouse et mère de famille selon sa vision c’est-à-dire entièrement dévouée à sa famille. J’ai suivi mon mari en Italie du sud (Salerno). Pendant quelques mois j’ai essayé de ressembler à la mère et l’épouse qu’il voulait que je sois … je me suis dit qu’il avait probablement raison et qu’une femme ne pouvait sans doute pas tout avoir en même temps. Puisque j’étais devenue mère, il était possible que pour bien assumer ce rôle je devais m’oublier et faire passer les besoins des autres avant mes aspirations. Je me suis évidemment fourvoyée.

Lors de l’inauguration de la Cité des Métiers que j’ai mis sur pied au sein de la Cité des Sciences de Naples, mon mari n’est jamais arrivé malgré ses promesses. Ce jour-là j’ai compris que je ne pouvais pas m’épanouir auprès d’un homme qui ne me respectait pas pour qui j’étais vraiment. Je suis partie. Il m’a fallu longtemps pour me pardonner de m’être manquée autant de respect. Je me suis rendue compte de mon état de femme et que même si j’avais gagné mon autonomie financière et morale par mes succès, je me suis quand même retrouvée dans une situation où j’étais complètement dominée et soumise à ce qu’un homme voulait faire de moi. Ce deuxième épisode de prise de conscience de mon statut de femme fut fondamental à la création de JUMP. J’ai pris conscience que j’étais la seule cheffe d’entreprise femme en Belgique qui produisait des événements et médias à destination d’un large public. C’était donc à moi de créer un concept qui aiderait les femmes à être plus autonomes, à avoir plus d’assertivité et oser déployer tous leurs talents dans leur vie professionnelle.

Après le lancement du premier Forum à Bruxelles, je l’ai complété par le portail web, blogjump.eu, pour créer un média qui renforce l’objectif de JUMP tout au long de l’année. Ensuite j’ai continué par la JUMP Academy et puis par le Wo.Men @ Word Award qui nomme le.la PDG ambassadeur de l’égalité professionnelle. Et puis nous avons établi nos activités en France en commençant par Paris et nous nous déployons sur Lyon cette année. C’est au fur et à mesure que je me suis rendue compte que je ne travaillais pas seulement pour l’autonomie des femmes mais que le travail des femmes avait des conséquences multiples : microéconomiques sur la performance des entreprises (diversité des équipes et meilleure utilisation des talents ; macroéconomiques par l’augmentation du taux de participation des femmes à l’économie et donc plus de croissance ; évolution des rôles au sein des familles ; sans parler de la construction de nouvelles identités féminines et masculines qui sortent d’un carcan millénaire. Je n’imaginais pas m’attaquer à autant d’aspects fondamentaux de la société !

JUMP

Aujourd’hui, quelles sont les ambitions de Jump ?

JUMP est l’entreprise sociale leader qui travaille avec les organisations et les personnes pour éliminer les inégalités entre les femmes et les hommes au travail, créer une économie durable et une société plus égalitaire. De par sa capacité à toucher un très large public par une multitude de moyens de communication différents, la différence marquante de JUMP par rapport aux autres organisations s’occupant d’égalité professionnelle est avant tout que JUMP est une entreprise militante mais aussi une plate-forme de visibilité, une caisse de résonance, pour tous les acteurs qui pensent et agissent en faveur d’une plus grande participation des femmes à l’économie. JUMP diffuse les visions, les idées, les recherches, les actions des organisations et des individus mais produit aussi ses propres outils, réflexions et recherches. JUMP agit en exerçant une influence multi « stakeholders » collective (recherche, sensibilisation et information) mais aussi en transformant les individus (Award, Academy et Forum).

Les apports de JUMP se font autant par le développement professionnel que personnel car l’égalité c’est de la liberté en plus et de la responsabilité en plus ! Nous désirons que JUMP augmente son impact, en particulier en France et se déploie sur d’autres pays en Europe.

Selon vous, quels sont les freins qui subsistent et limitent l’égalité dans le monde du travail ?

De plus en plus de responsables RH vivent une fronde de certains hommes (soutenus par quelques femmes qui n’ont pas conscience du jeu auquel elles participent) qui tentent de délégitimer les actions en faveur de plus de mixité. Ces saboteurs d’un processus vers plus d’égalité sont particulièrement bruyants dans les entreprises où l’engagement des dirigeants n’est pas assez fort ou pas suffisamment communiqué. On ne compte plus les entreprises qui n’osent pas avoir un réseau de femmes ou les réseaux de femmes qui se transforment en réseau mixtes (ce qui n’est pas toujours néfaste mais qui doit être encadré). Les actions en faveur de la mixité voient leur budget diminuer, leur manque de résultat reste non analysé et non expliqué, et l’absence criante d’indicateurs de performance de toutes les actions reste la norme.

Comme le dit l’expert norvégien en égalité, Curt Rice, toutes les études prouvent que les actions en faveur de l’égalité professionnelle et la fixation d’objectifs quantitatifs (quotas) augmentent sérieusement les compétences globales d’une équipe et renforcent la performance d’une entreprise. Ce résultat est atteint grâce à deux mécanismes : les entreprises qui s’engagent en faveur de l’égalité et qui le font savoir, attirent davantage de femmes à haut potentiel et la concurrence accrue pour les postes à responsabilité permet une meilleure sélection des dirigeants. Ce qui est vrai dans le monde des affaires, l’est aussi en politique. Mais les premières victimes de ce saut de qualité ce sont les managers médiocres. Pas uniquement, mais surtout, les hommes médiocres. Pas étonnant donc qu’ils diffusent une perception négative des efforts de mixité relayés par certaines femmes qui préfèrent démontrer qu’elles font partie du groupe des « dominants » et n’ont pas besoin d’être soutenues dans leur carrière. Malheureusement trop de femmes ne s’intéressent pas et donc ne comprennent pas les enjeux de l’égalité et ne peuvent dès lors pas être solidaires des hommes et des femmes qui prônent un leadership plus diversifié et plus inclusif.

Avez-vous en tête des exemples de réussite à suivre en matière d’égalité en entreprise ? Quels ont été les leviers de ces succès ?

Beaucoup d’entreprises ont des initiatives isolées sans réel soutien de la direction et sans que l’égalité soit une priorité stratégique. Les résultats sont alors globalement décevants. Certaines s’engagent dans un vrai plan de bataille en imposant des quotas, en les liants aux évaluations des managers et en dégageant des budgets pour se donner les moyens de réussir. Parmi celles-ci, j’ai envie de tirer mon chapeau à Sodexo. C’est son créateur, Michel Landel, qui a voulu que la mixité soit un positionnement stratégique de l’entreprise. Il a recruté des managers de la diversité de tout premier plan comme Rohini Anand et Jean-Michel Monnot. Leur engagement, leur sérieux et leur force de travail les ont rendus incontournables dans le milieu de la gestion des talents. Désormais, Sodexo est aussi la seule entreprise qui a mesuré les bénéfices de la mixité en son sein en comparant des équipes à tout point identiques hormis leur composition hommes/femmes. Et les résultats sont époustouflants.

Propos recueillis par Marion Braizaz

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