« Miroir mon beau miroir, dis moi qui est la plus laide ? »

Quelle est l’histoire de la laideur féminine ?

« A la manière d’un cadeau empoisonné, il n’y a qu’un « beau sexe », mais il est limité dans le temps et, dans les représentations sociales, le prix est lourd à payer de ce modeste privilège » écrit le sociologue David Le Breton dans la préface du dernier ouvrage de Claudine Sagaert portant sur l’histoire de la laideur féminine. (1) En effet, si les femmes se sont vues attribuées l’apanage du monde de « paraître » et de la beauté pendant de nombreux siècles, elles ont également été désignées comme le visage principale de la laideur. La sociologue Claudine Sagaert décrypte ainsi dans son livre comment la notion même de laideur a joué un rôle dans la construction des concepts de féminité et de masculinité. Pour les hommes, la laideur concerne plutôt l’esprit, nous dit-elle, alors que pour les femmes, elle désigne directement le corps. Afin de comprendre cette histoire esthétique, Womenology se propose de revenir sur les principaux éléments de son argumentation.

Histoire de la laideur

Toutes les femmes sont laides

Dès l’Antiquité, les philosophes ont établi les définitions de la beauté et de la laideur de manière à les rendre indissociables des représentations sociales sur genre. Selon Aristote, une hiérarchie claire s’impose entre les hommes et les femmes ; la beauté, pour lui, ne peut être que morale, fruit de l’intellect et donc masculine, alors qu’à l’opposé, les femmes, ontologiquement inférieures aux hommes, ne peuvent être qu’être associées à la laideur. Pendant des siècles, cette vision des femmes, et plus particulièrement de leur corps « imparfait, faible, malade, impuissant, malsain » irriguera donc les écrits. Au 13ème siècle, le religieux Saint Thomas d’Aquin écrira ainsi : « Considérée comme causée par la ‘natura particularis’ (par l’action du sperme mâle), une femme est un être déficient et dont la naissance a été provoquée sans le vouloir… » (1)

Aristote

De l’Antiquité au Moyen-Âge, même lorsque les femmes possèdent une beauté physique, il subsiste toujours un doute sur leur laideur morale, car la beauté doit être naturelle et non travaillée au risque de passer pour de la vanité. Quoi qu’il arrive la femme a ainsi toujours tort. Si elle est laide, c’est que son physique révèle sa vraie nature, inférieure à l’homme, et si elle est belle, c’est qu’elle est orgueilleuse et artificielle. D’ailleurs, jusqu’au 16ème siècle, le maquillage aura une très mauvaise réputation. « Il caractérise la liberté prise par la femme pour modifier son apparence ; son utilisation est un acte d’insoumission et ainsi le signe d’une laideur morale » souligne Claudine Sagaert. (1)

Le mythe de la sorcière : pourquoi est-elle laide ?

Un des emblèmes symbolisant le mieux l’association des femmes à la laideur est le personnage historique de la « sorcière ». Nez crochu, verrues, cheveux hirsutes, rides, telle est représentée la sorcière encore aujourd’hui, que cela soit dans les productions cinématographiques ou les livres pour enfants. Mais d’où vient cette image stéréotypée ? Dans son livre, la sociologue revient sur les archives évoquant ce personnage et explique ainsi que les femmes qualifiées de « sorcières » étaient surtout des individus ne se conformant pas aux rôles qui étaient attendus d’elles. Femmes indépendantes, non mariées, vivant seules et développant un savoir (maléfices d’avortement, de stérilité, etc.) échappant au pouvoir des médecins hommes, les « sorcières » n’ont-elles pas été qualifiées de « laides » pour renforcer leur stigmatisation ? Oui répond Claudine Sagaert : « La sorcière a soutenu une conception de la femme qui, à un moment de l’Histoire, a permis de lui faire incarner le mal absolu, afin non seulement de contester son statut et son indépendance, mais aussi son savoir et son pouvoir » explique-t-elle. « Dans cette perspective, la laideur a été un outil qui a donné un visage à ce que l’on a considéré être le mal. La laideur a servi à projeter sur l’autre tous les stigmates du négatif au point de conduire à le percevoir tel qu’on veut qu’il soit perçu. » (1)

Meryl Streep dans le film August (2014)

Meryl Streep dans le film August (2014)

Les femmes rebelles sont-elles toujours associées à la laideur ?

Effectivement, tout au long de l’Histoire, de nombreux exemples illustrent combien les femmes ont été accusées de laideur dès lors qu’elles se sont éloignées du carcan dans lequel elles étaient enfermées. La vieille fille, le bas-bleu (« Femme d’une pédanterie ridicule, qui a des prétentions littéraires » définition du Larousse), et la féministe sont trois figures mises en lumière par Claudine Sagaert pour argumenter son propos. Pour la première, la vieille fille, c’est son caractère dissident de célibataire endurcie qui lui accole une image de rebelle « hideuse ». « Elle symbolise l’insoumission à l’ordre établi et une remise en question de l’agencement familial qui veut que la jeune fille devienne épouse puis mère (…) elle est doublement coupable, coupable d’être laide et coupable d’être restée vieille fille » écrit la sociologue. D’ailleurs, quand bien même la « vieille fille » serait jolie, elle est dénoncée comme laide moralement « pour avoir adopté un style de vie hors norme ». (1)

Le stigmate de la beauté : les femmes intelligentes sont laides

En ce qui concerne le « bas bleu », elle est accusée de vouloir jouer à « l’intelligente », ce qui est un comble à une époque (au 19ème siècle) où les femmes sont encore majoritairement exclus de l’espace public et intellectuel. « La beauté physique de la femme a souvent été associée à sa docilité, quand ce n’est pas à sa stupidité, comme si une belle femme ne pouvait être intelligente » décrypte Claudine Sagaert. D’ailleurs pour le philosophe Kant, une femme qui développe ses qualités intellectuelles perd de son charme, s’enlaidit. « Une femme ne se soucie guère de ne pas posséder certaines connaissances élevées, d’être timide, de ne pas s’entendre aux affaires importantes, » écrit-il, « elle est belle, elle séduit, cela suffit. » (1) C’est pourquoi, dès le 19ème siècle lorsque les femmes ambitionnent de participer à des activités politiques, économiques ou littéraires, elles sont accusées d’être laides car elles remettent en question le pouvoir viril intellectuel des hommes. « Les femme qui réfléchissent ne sont plus des femmes et perdent aux yeux des hommes toute féminité » souligne Claudine Sagaert.

Les féministes et la féminité : un débat de longue date !

Les récentes polémiques et confrontations autour du féminisme de Beyoncé, Nicki Minaj, Taylor Swift… si elles ne se résument évidemment pas à l’impératif de beauté, montrent combien le corps des femmes et sa mise en scène reste encore un sujet qui cristallisent des tensions dans l’entre-soi féministe. Et il ne date pas d’hier ! Au début du 20ème siècle, le phénomène des suffragettes était accusé par certains intellectuels hommes de rassembler « des « femmes) laides en rut, des contrefaites en révolte suppurant de haine et d’envie, (…) se vengeant du perpétuel dédain des hommes. » (1) Autrement dit, les femmes se rebellaient car elles étaient trop moches pour trouver un mari… Si cet argument apparaît risible à notre époque, certaines discriminations qui persistent aujourd’hui, portent encore les traces de cette association des femmes « révoltées » et intelligentes à la laideur. Claudine Sagaert se questionne d’ailleurs ouvertement : « le préjugé qui voudrait qu’une belle femme qui occupe un poste important ne l’ait obtenu qu’en séduisant ceux qui lui ont accordé ne renvoie-t-il pas aux mêmes dimensions ? »

La belle blonde dans les publicités

Les blondes dans les publicités : belles mais « non intelligentes »

Peut-on encore être laide aujourd’hui ?

Pour conclure son ouvrage, Claudine Sagaert s’est intéressée à notre ère contemporaine. Elle explique alors que si les combats féministes (dont le corps fut un étendard comme l’illustre le célèbre slogan « Mon corps m’appartient ») ont permis aux femmes d’acquérir un certain nombre de droits, il n’en demeure pas moins que « la femme est restée femme grâce à son apparence. » En effet, notre époque a donné une place jusqu’alors inégalée au corps, devenu le reflet de l’identité d’un individu. De nombreux outils sont désormais à la disposition de tout un chacun pour atteindre son « devoir » de beauté, le marché des cosmétiques, du prêt-à-porter, des instituts, etc., a littéralement explosé. Mais si ce culte de l’image a démocratisé la beauté la rendant accessible à un plus grand nombre, y compris aux hommes, de forts rapports de pouvoir continuent d’exister. De nos jours, chacun est responsable de son apparence et donc de sa beauté ou de sa laideur, pourtant, nous ne sommes pas tous égaux devant l’esthétique, nous ne sommes, par exemple, pas tous dotés ni du même capital biologique, ni du même capital économique. Alors, « en chacun est née la peur d’être laid ou de devenir laid (…) De jouissance, la beauté est devenue labeur, de satisfaction elle s’est transformée en souci » analyse la sociologue. A ce titre, « la femme laide n’est plus tant coupable d’avoir commis une faute, mais d’être ce qu’elle donne à voir d’elle-même. Car s’il est admis que l’individu est dans une certaine mesure le créateur de son apparence, alors toute son apparence disgracieuse signe son échec et, en conséquence, sa faute. »

Pour découvrir l’intégralité des écrits de Claudine Sagaert, c’est ici.

Marion Braizaz

Source : (1) Sagaert Claudine, Histoire de la laideur féminine, Editions Imago, Paris, 2015. (p.12 – p.24 – p.91 – p.99 – p.105 – 110 – 182

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