Le corps des femmes : « On s’en sert pour séduire plus que pour jouir »

Femme et sexualitéRencontre avec Agnès Giard, Auteure de livres consacrés à la sexualité et à l’amour au Japon, journaliste à Libération (Les 400 culs) et doctorante en anthropologie.

La masturbation féminine vous semble-t-elle être un sujet davantage présent/médiatisé dans l’espace public (cinéma, TV, etc.) ?

Les sites montrant des visages d’orgasmes ou des contributrices en train de se faire jouir, comme IfeelmyselfBeautifulagony, Ishotmyself, bénéficient vers 2003-2005 d’une énorme couverture médiatique. Dans le sillage de ces sites créés par des féministes pro-sexe, pas mal de livres sont publiés sur le thème de la « prise en main » des femmes par elles-mêmes. Qu’il s’agisse d’albums photo montrant des femmes se masturber – La petite mort (de Santillo, éditions Taschen, 2011) – ou de guides – Osez la masturbation féminine (de Hunt Jane, éditions La Musardine, 2010), le discours reste le même : jouissez ! Jouissez pour lutter contre l’inégalité des sexes, plus précisément contre l’image de la femme qui soi-disant n’a pas de besoins sexuels mais uniquement besoin de tendresse… Le message dominant en Occident, c’est que les femmes ont moins de désirs que les hommes. Officiellement, « la sexualité ne les intéresse pas. » Ou plutôt, ainsi que le précise le sociologue Michel Bozon (INED), la sexualité ne les intéresse que comme moyen d’obtenir des choses en échange : « de l’amour ou du couple ». La mise en scène de la masturbation féminine est donc censée faire prendre conscience à la société que ce discours n’est plus recevable.

Parallèlement, sur Internet, les porn-tags de masturbation se multiplient : solo masturbation (« caresse solitaire »), squirting pussy (« minou qui gicle », avec des femmes fontaine), girl toying (« fille qui se masturbe avec un jouet »), real orgasm (« vrai orgasme »), eye rolling orgasm (« orgasme avec les yeux fous »), close up face (« gros plan visage »), love-face (« visage d’amour »), magicwand orgasm (« orgasme à l’aide de l’appareil de massage créé par la firme Hitachi, le Magic Wand), EvilAngel face melting orgasm (« orgasme avec un visage mi ange mi démon »), face grinding orgasm (« orgasme avec le visage qui grimace »)… Il y a aussi l’exploitation en images et en vidéos de tout ce qui faisait le sel des rencontres en livecam avec des amatrices qui se filmaient dans leur chambre à coucher : lorsque le mouvement a commencé, sous l’influence de l’Américaine Jennifer Ringley en 1996, les premiers webcameuses faisaient du tête à tête avec des mateurs qui leur demandaient de se masturber. L’idée fait son chemin. Ca donne naissance d’abord au filon des sites voyeurs du style Spy on us (« Espionnez-nous ») ou panty cam (« caméra dans la culotte ») puis, plus récemment,  à des vidéos de « masturbation guidée » (instructional type) appelées handjob instruction ou jerk off instruction. Dans ces vidéos, l’homme est absent. On n’entend que sa voix, qui indique à la femme ce qu’elle doit faire pour se faire jouir devant la çaméra.

Parallèlement, la presse s’intéresse de plus en plus au « marathon de masturbation » – le Masturbe-a-thon – qui a été créé en 1995, tout d’abord comme réunion privée entre amis, puis en 2000 comme événement publique à l’initiative d’une boutique de militantes lesbiennes, Good Vibrations. En 2006, lors du premier Masturbathon européen, à Londres, la chaîne de TV Channel 4 a pour projet de retransmettre l’intégralité des concours, dans le cadre d’une série de programmes intitulés wank week (« semaine de la branlette »). Finalement, le projet capote. Lors de ce masturbathon, le concours de masturbation féminine est remporté par une Anglaise avec 49 orgasmes de suite. En 2008, le record du monde est battu à plate coutures, à Copenhague, par trois championnes qui enregistrent respectivement 132, 193 et… 222 orgasmes ! Dans la catégorie endurance féminine, le premier prix est attribué à une superwoman qui s’est fait jouir, sans interruption, pendant 5 heures et 4 minutes. L’événement est couvert par la réalisatrice Ovidie, pour la chaîne en ligne FrenchLover.

Quelles évolutions ou constantes sont notables dans les discours portant sur la sexualité féminine ? Quels sont les tabous qui subsistent ?

En gros, on pourrait résumer cela ainsi : jusqu’au XVIIIe siècle environ, l’orgasme est encouragé chez la femme car celle-ci est biologiquement considérée comme un homme. Ses organes génitaux sont mâles (mais inversés à l’intérieur). Elle a obligation de jouir pour émettre l’équivalent du sperme. Des théologiens, des prêtres en chaire et des médecins recommandent aux maris de masturber leur épouse, sans quoi la femme restera stérile ou accouchera de bébés malformés. Pour en savoir plus, je préfère vous renvoyer sur Les 400 culs : « Invention de la femme : viens poupoule, viens », « Quand la jouissance féminine était obligatoire ».

Arrive la découverte des ovaires. Lorsque les occidentaux comprennent que la femme peut faire des enfants sans avoir besoin de jouir, le plaisir féminin devient accessoire. La jouissance des femmes est d’abord considérés comme inutile, puis – au XIXe siècle – nuisible… voire illégale. Les femmes qui se masturbent trop sont envoyées à Sainte Anne, punies, enfermées. Des enfants sont parfois même cautérisées. La masturbation fait partie des troubles mentaux dans le DSM jusqu’en… ? Devinez.

Arrive l’Américain Alfred Kinsey, spécialiste des guêpes. On le charge de faire un cours à l’Université d’Indiana sur l’union conjugale. Il entame des recherches sur le comportement sexuel humain. Dans Le Secret des femmes, Elisa Brune et Yves Ferroul racontent : « Le déroulement des travaux pratiques avait lieu dans son propre grenier aménagé, ou dans l’appartement d’un ami. » Des hommes et des femmes viennent dans ce « laboratoire » secret pour du sexe devant une caméra. « Le preneur d’images émargeait au budget de l’université sous la rubrique « Étude du comportement des mammifères », ce qui était rigoureusement exact. Kinsey filma ainsi des centaines d’accouplements et de masturbations, en y ajoutant de nombreuses notes prises sur le vif avec une précision d’entomologiste, et pour cause. Les sujets étaient recrutés de proche en proche, sans publicité ».

Parmi les « miracles » dont Kinsey devient le témoin, la merveille des merveilles lui est révélée un jour sous la forme d’une vieille dame qui possède d’étonnants pouvoirs. La chercheuse Linda Williams raconte dans son livre Screening sex —consacré aux images «qui émeuvent et qui bougent» (moving images)— qu’Alfred Kinsey la classe dans la catégorie des personnes « rares ». Elle s’appelle Alice Spears. Elle est gynécologue. Un des plus proches collègues de Kinsey, « Pomeroy, affirme qu’Alice Spears pouvait avoir « entre quinze et vingt orgasmes en vingt minutes. Même le contact le plus ordinaire suscitait chez elle une réaction sexuelle. En l’observant en train de se masturber et d’avoir un rapport, nous avons découvert que son premier orgasme lors d’un rapport survenait deux à cinq secondes après la pénétration. « Le phénomène était d’autant plus surprenant que Spears n’avait jamais eu d’orgasme avant ses quarante ans, et qu’elle avait alors une soixantaine d’années. Kinsey enregistra sept heures de film, pendant lesquelles Spears eut des rapports avec beaucoup de partenaires masculins choisis dans l’équipe de recherche, dont Kinsey lui-même. » Le fait qu’Alfred Kinsey s’intéresse de si près au plaisir sexuel et de façon si outrageusement scientifique lui valut une triste fin. Lorsque son second livre Le Comportement sexuel de la femelle humaine fut publié en 1953, il perdit tous ses financements. Mis au ban de la communauté scientifique, il finit sa vie dans la dépression, en 1956. Dix ans plus tard, deux autres sexologues s’attaquèrent à leur tour aux idées reçues en publiant un livre qui confirmait les théories de Kinsey : dans Les Réactions sexuelles (1966), Masters et Johnson affirmèrent eux aussi qu’il existait des différences considérables dans les façons de jouir entre l’homme et la femme. Ce qui retint l’attention des féministes à l’époque fut notamment « que les femmes peuvent connaître des orgasmes plus fréquents et plus longs que les hommes ».

Aucun mouvement de femmes significatif n’existait à l’époque de Kinsey pour faire usage de ses enseignements. Mais lors de la parution du livre de Masters et Johnson, les féministes reprirent immédiatement ces recherches à leur compte, tirant toutefois des conclusions en désaccord avec les perspectives essentiellement masculinistes et monogames des chercheurs. Mary Jane Sherfey, psychanalyste ayant suivi les cours de Kinsey, affirma : « D’un point de vue théorique, s’il n’y avait pas l’épuisement physique, une femme pourrait avoir des orgasmes à l’infini. » Masters et Johnson auraient pu en convenir, mais Sherfey ajouta quelque chose qui n’allait certainement pas dans le sens de deux sexologues : « Les hommes et les femmes, surtout ces dernières, ne sont pas biologiquement conçus pour la structure maritale monogame. » Pour elle, il était temps d’en finir avec la fidélité conjugale, incompatible avec les besoins naturels de la femme. Il est curieux que cette psychanalyste ait exclu l’idée qu’un homme soit capable de s’intéresser au clitoris de sa partenaire. Mary Jane Sherfey pensait probablement qu’aucun homme ne serait jamais à même de faire jouir sa femme à l’aide d’instruments, de ses doigts, de sa langue et de son cerveau infatigable ?

Dénonçant le rapport sexuel « normal » – l’introduction d’un pénis dans un vagin – comme une forme d’exploitation, d’autres féministes lui emboîtèrent le pas et se mirent à répéter le discours: aucun mari ne parviendra jamais à satisfaire sa femme. Dans un pamphlet distribué lors de meetings radicaux, la féministe activiste Anne Koedt affirma, de manière plus frondeuse encore, que, « puisque la pénétration vaginale n’était pas la cause de l’orgasme, les femmes avaient été définies sexuellement selon ce qui satisfaisait les hommes ». Anne Koedt se mit à militer en faveur d’une reconfiguration des schémas sexuels : « Nous devons exiger une redéfinition des positions sexuelles actuellement considérées comme «normales», car elles ne permettent pas de mener mutuellement à l’orgasme. Nous devons utiliser ou concevoir de nouvelles techniques afin de modifier cet aspect de notre exploitation sexuelle actuelle. » Une autre féministe, Barbara Seaman, poussa plus loin encore l’enseignement de Sherfey quant à l’orgasme illimité : « Plus une femme le fait, plus elle le peut, et plus elle le peut, plus elle le veut. » Masters et Johnson affirmaient avoir observé des femmes ayant six orgasmes ou plus durant un rapport, et cinquante ou plus en se masturbant avec un vibromasseur.

De cette période de grande émulation féministe, il semble que l’idée selon laquelle les femmes avaient une capacité de résilience sexuelle supérieure à celle des hommes ait encouragé quelques radicales à en conclure que les femmes étaient tout simplement supérieures. L’image de l’homme en prit un coup. Il n’était plus qu’un pauvre pénis incapable d’orgasmer à répétition, tout juste bon à « baver » dans un vagin de toute manière insensible à la pénétration. Quant à la femme, elle devint la détentrice d’un clitoris magique, doté d’une puissance d’expansion orgasmique semblable à celle d’un big bang. La sexualité de l’homme et de la femme fut alors présentée comme une antinomie, voire une aberration. L’homme devint un avorton qui « décharge » comme on se tire une balle dans le pied. La femme : une créature capable d’affronter des dizaines d’orgasmes à la chaîne, sans jamais se fatiguer (enfin si mais tout de même moins). De ce système d’opposition pour le moins manichéen, certaines féministes en conclurent même que, pour l’homme, l’orgasme représentait forcément quelque chose de négatif et de macabre… d’où l’image de la « petite mort ». Pour la femme, en revanche – cette déesse de la « vie illimitée », insatiable et proliférante – l’orgasme n’était jamais que le palier menant à l’orgasme suivant, toujours plus fort. Lorsque Barbarella (Roger Vadim, 1967) apparut sur les grands écrans, ces idées avaient fait leur chemin. Et c’est pourquoi l’acmée du film – le duel entre Barbarella et le méchant Duran Duran – fit l’effet d’un magnifique manifeste en faveur de la femme.

En France, il semblerait que les discours en faveur du plaisir féminin soient moins radicaux. Ils ne reposent en tout cas pas sur l’idée que la femme serait supérieure à l’homme, mais sur l’idée que ce serait bien d’encourager les jeunes filles à connaître mieux leur corps, à s’en servir, à l’explorer afin qu’elles cessent de considérer l’homme comme le seul être capable de les faire jouir. Non, le prince à la pine charmante n’existe pas. Si tu ne mets pas le doigt sur le clito, tu peux te faire ramoner autant que tu veux : tu ne sentiras rien d’autre qu’un profond ennui ma chérie. Malheureusement, il semble que ce discours ne passe pas encore très bien dans les moeurs. Beaucoup de jeunes filles croient que le clitoris c’est juste le petit bouton qui dépasse. Y’a du boulot.

Qu’est-ce que l’évolution de la sexualité féminine nous apprend sur le rapport que les femmes entretiennent avec leurs corps ?

Le corps des femmes relève de l’image de marque, plus que de la propriété privée. On s’en sert pour séduire plus que pour jouir. Plaire compte plus qu’avoir du plaisir. Ce qui explique pourquoi tant de femmes se font amputer le sexe. Les ablations de grandes et petites lèvres augmenteraient de 20% par an. L’idéal actuel de la beauté vulvaire génère, par effet de conformisme ambiant, le désir éperdu d’avoir ce que certains chirurgiens appellent un minou fashionable… Il faut se le faire tailler, comme s’il s’agissait d’une coupe dans le vent… Que les nymphes possèdent des nerfs ultra-sensibles, et des récepteurs reliés à des circuits neurologiques complexes, leurs propriétaires s’en fichent. Mieux vaut avoir l’air d’une poupée à la vulve en plastique que d’une femme aimant jouir, aimant son corps. On aurait d’ailleurs tort d’imputer ce désamour aux hommes. C’est un homme, Havelock Ellis, qui baptise les « nymphes » de ce nom évocateur des points de rencontre physiques entre les humains et les dieux  (les grottes et les sources associées aux nymphes, dans l’antiquité, sont les points de contact avec le divin). Ce sont aussi les hommes, qui écrivent des livres et militent (comme les médecins Gérard Zwang, ou Pierre Foldes) contre la mutilation génitale.

« Les hommes ne sont que très rarement à l’origine de telles absurdités, affirme Dian Hanson (au sujet des nymphoplasties dans The Big Book of Pussy). Quand, en 1999, la star du porno Houston s’est fait réduire des petites lèvres proéminentes et a mis les bouts de chair ôtés en vente sur Internet, ses fans ont été horrifiés. Beaucoup d’hommes associent une chatte voluptueuses à la passion, de la même manière qu’un gros pénis évoque l’étalon. Ils ont bien du mal à comprendre que l’angoisse existentielle de la femme fonctionne à rebours de la leur et qu’elle a au contraire besoin de recréer un pubis soigné, lisse et prépubère pour avoir confiance en elle sexuellement. » 

A l’origine du malaise qui frappe les femmes, on trouve souvent des femmes, notamment des journalistes travaillant pour la presse féminine. Interrogé par Ovidie dans le documentaire « A quoi rêvent les jeunes filles ? » (France 2, diffusion le 23 juin 2015), le sociologue Michel Bozon explique : « Il est certain que les jeunes femmes sont toujours élevées à considérer qu’il y a un problème avec leur corps. Leur apparence est toujours problématique et cela renvoie au fait que le fait d’être femme est en soi problématique [dans notre société]. C’est-à-dire qu’elle doit être disponible pour les hommes, MAIS qu’elle ne doit pas avoir elle-même de désirs propres (ne pas être une salope). Elle doit faire en sorte qu’un homme accepte de former un couple avec elle, MAIS sans trop lui donner de sexe [sinon, elle est une salope]. C’est la quadrature du cercle. Pour les femmes, tout le travail sur leur apparence sert à résoudre des injonctions totalement contradictoires.» Pour résumer : ce à quoi la presse féminine soumet les lectrices, relève constamment de la « double contrainte » (double bind). Elles doivent être des expertes sexuelles, mais uniquement pour capter l’amour d’un homme avec qui fonder un foyer… Elles doivent avoir un corps de pute, mais un sexe en tire-lire et, si possible, qui ne mouille pas… Nous vivons dans la névrose à cause de ce système d’interdit et de norme édicté par les « magazines de beauté », relayé par les mères, transmis de génération en génération par des parents inquiets que leur fille devienne indigne.

Propos recueillis par Marion Braizaz

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