La lutte de l‘Education Nationale contre les stéréotypes de genre

Après le baccalauréat, au sein des classes préparatoires aux grandes écoles, 74 % des élèves des filières littéraires sont des filles, pour 30 % des élèves scientifiques. Parallèlement, seulement 27 % des diplômes d’ingénieurs sont délivrés à des femmes. (1) Les stéréotypes de genre influencent fortement les résultats scolaires et l’orientation professionnelle des jeunes d’aujourd’hui.

Depuis 1989 (loi Jospin), l’Education nationale a cherché à contrer cette prégnance des codes traditionnels illustrant un clivage entre les aptitudes des filles et des garçons. L’égalité des chances est devenue le cheval de bataille du Ministère de l’enseignement. En 2005, la loi Fillon ajoutait au principe d’égalité, celui de mixité sociale et de droit à la réussite. L’article 121-1 du code de l’éducation reprend l’article 5 de la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’École du 23 avril 2005 : « Les écoles, les collèges, les lycées (…) contribuent à favoriser la mixité et l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’orientation. Ils assurent une formation à la connaissance et au respect des droits de la personne ainsi qu’à la compréhension des situations concrètes qui y portent atteinte ». (1)

Rappel de définition : Qu’est-ce qu’un stéréotype ?

C’est en 1922 que le journaliste Walter Lippmann définit la notion de stéréotype en sciences sociales avec l’objectif de « rendre compte du caractère à la fois condensé, schématisé et simplifié des opinions qui ont cours dans l’espace public ». (2) Fait à noter, les stéréotypes de genre possèdent un caractère prescriptif, c’est-à-dire qu’ils sont porteurs d’instructions, de préceptes qui indiquent assez précisément ce que doit être une femme ou un homme et comment se comporter selon son sexe.

Selon une étude des psychologues Prentice et Carranza, menée en 2002 aux Etats-Unis, il existe une typologie de quatre types de stéréotypes (2) :

Les prescriptions intensifiées par le sexe. Ce sont, par exemple, des valeurs reconnues comme désirables pour tous, mais plus particulièrement pour un sexe, à l’instar de la sollicitude pour les femmes.

Les prescriptions assouplies par le sexe. Ce sont des éléments qui sont perçus comme désirables pour tous, mais dont l’absence sera jugée avec moins de sévérité pour un des sexes. Par exemple, on n’attend moins des filles qu’elles fassent preuve de force, ou d’ambition.

Les prohibitions intensifiées par le sexe. Ce sont des interdits portant sur tous, mais plus particulièrement sur un des sexes. Le fait de pleurer est, à titre d’illustration, jugé plus sévèrement chez les garçons que chez les filles.

Les prohibitions assouplies par le sexe. Ces interdits sont généraux, mais ils seront moins « stigmatisants » pour l’un des sexes, comme la violence, qui est connotée comme un signe de virilité chez les garçons.

Etude du Conseil du statut de la femme, Québec, 2010

L’intériorisation des stéréotypes

Selon une étude menée par le Laboratoire de l’égalité en novembre 2011, un tiers des répondants (hommes et femmes confondus) pense que le cerveau d’un garçon et d’une fille sont différents (32%), ou que les garçons sont naturellement meilleurs en maths et en sciences que les filles (30%). (3) Par ailleurs, il est fréquent que les femmes attendent de leur fille qu’elle adopte une attitude « conventionnellement » féminine. Ainsi, 37% d’entre elles, seraient « désappointées » que leur fille demande à être inscrite dans un club de foot vs. 33% des hommes. Réciproquement pour les garçons : 8 hommes sur 10 auraient d’instinct une réaction négative si leur fils leur réclamait une poupée… (vs. 57% des femmes).

Les filles sont sages, les garçons aiment les mathématiques

Face à ces constats, la persistance des stéréotypes à l’école ne surprend pas. C’est notamment ce qu’a pu souligner un rapport de l’inspection générale de l’Education nationale, remis en mai à Vincent Peillon et publié fin juillet 2013. (4) « Même s’il est difficile de la reconnaître et le faire admettre dans une école pétrie de valeurs d’égalité », souligne le rapport, les comportements des enseignants à l’égard des élèves sont particulièrement « genrés ». A titre d’illustration, les filles sont plus souvent choisies pour garder la classe lorsque le maître s’absente, car elles sont considérées comme « naturellement responsables et prêtes à rendre service ».

Par ailleurs, les attentes des enseignants envers les filles seraient moins élevées. Ces dernières reçoivent, par exemple, davantage de questions fermées que leurs homologues masculins. Autre preuve de l’influence du genre sur les parcours scolaires, l’orientation des jeunes adolescents apparaît corrélée aux normes traditionnelles. Les garçons se dirigent davantage vers les filières scientifique que les filles.

Selon les chiffres de l’Education nationale, 43,2% des filles choisissent une filière littéraire ou artistique au lycée, contre seulement 21,5% des garçons. Réciproquement, 71% des garçons portent leur choix sur des filières scientifique ou technologique, contre seulement 50,1% des filles. Anecdote intéressante : en 1992, la Barbie parlante avait une dizaine de phrases à son répertoire, dont une évoquant à la perfection le caractère genre des jouets : « Les mathématiques sont difficiles ». (2)

Ministère de l’éducation – 2013

« En France, la mixité n’a pas été pensée. Elle s’est contentée de répondre mécaniquement à la massification de l’enseignement. C’est une des raisons pour lesquelles notre pays accuse un retard sur le terrain des stéréotypes (…) » souligne Jean-Louis Auduc, spécialiste des questions d’égalité filles/garçons et ancien directeur d’IUFM. De plus, selon lui, les croyances « genrées » ne fonctionnent pas de manière unilatérale car les garçons, eux aussi, souffrent des codes stéréotypés. « (…) Le temps de l’orientation reste auréolé de stéréotypes professionnels très marqués », affirme-t-il, « Et si les filles font l’objet d’actions sur le sujet, ce n’est pas le cas pour les garçons. En résumé, si l’on parle du BTP aux jeunes filles, on n’évoque pas la puériculture aux jeunes hommes. » (4)

La sensibilisation des enseignants : un objectif prioritaire

Les auteurs du « Manuel pour la formation des enseignant-e-s à une pédagogie non sexiste » (2008) le rappellent dans leur introduction : « De par leur relation privilégiée (les enseignantes et les enseignants) […] et leurs interactions […], linguistiques et pédagogiques avec les élèves, façonnent en grande partie la représentation que les filles et les garçons se font des rapports femmes- hommes. » (2) C’est pourquoi la stratégie mise en œuvre par le gouvernement pour lutter contre les stéréotypes se base essentiellement sur une politique de sensibilisation du corps enseignant. En 2013, une expérimentation du Ministère de l’enseignement et du droit des femmes concernera 500 écoles. Le projet « ABCD de l’égalité » se compose d’ateliers ludiques à destination des enfants visant à leur apprendre les principes de l’égalité.

Conjointement, une documentation pédagogique sera mise à la disposition des enseignants pour leur permettre de détecter les attitudes sexuées des élèves et d’apprendre à leur faire face de manière adéquate. En 2013, Vincent Peillon a également prévu de créer une formation obligatoire sur cette thématique dans les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé) qui succèdent en septembre aux IUFM. En ce qui concerne les élèves du niveau secondaire, un thème d’éducation civique a déjà été ajouté au programme scolaire, permettant aux enseignants d’aborder ces questions, en différenciant l’identité sexuelle, l’orientation sexuelle, et le genre. Parallèlement, de nombreuses actions sont menées pour sensibiliser les jeunes adolescents, à l’instar de ce site dédié de l’Onisep, en faveur de l’égalité.


Sources :
(1) Site du gouvernement
(2) Entre le rose et le bleu : stéréotypes sexuels et construction sociale du féminin et du masculin ; Etude du Conseil du statut de la femme, Québec, 2010 ; PRENTICE, D. A. et E. CARRANzA (2002). « What women and men should be, shouldn’t be, are allowed to be, and don’t have to be: The contents of prescriptive gender stereotypes », Psychology of Women Quarterly, vol. 26, no 4, p. 269- 281.
(3) http://www.laboratoiredelegalite.org ; L’enquête a été réalisée online du 16 septembre au 22 septembre 2011 auprès de la communauté EmailetVous, composée d’internautes de 18 ans et plus ; 3 325 répondants.
(4) Le Figaro, 20 août 2013 « L’Education nationale juge l’école sexiste »

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>