La culture : un espace de liberté ou de réinvention des pratiques genrées ?

Dans notre société, le monde de la culture est souvent pensé comme un lieu d’autonomie et d’individualisation où chacun est libre de suivre ses goûts personnels et aspirations. Pourtant les enquêtes statistiques menées par le Ministère de la Culture depuis une trentaine d’années relèvent combien les questions de genre orientent les pratiques culturelles des individus. D’ailleurs, on assiste même actuellement en 2015 à un renforcement des clivages de genre en ce qui concerne les loisirs des enfants et adolescents. Dans le cadre d’une conférence donnée au Campus Condorcet à Paris en juin 2015, la sociologue et professeure des universités Marie Buscatto, a réalisé un état des lieux très riche autour de ces questionnements de genre. (1) Retour sur les points clés de sa communication.

Culture et Genre

Quelles sont les activités culturelles les plus genrées ?

Aujourd’hui, les pratiques culturelles des enfants et adolescents sont devenues largement hétéroclites ; elles englobent à la fois des activités « classiques » comme la lecture, les visites de musée, l’écoute de musique classique, tout comme de nouveaux loisirs : navigation sur internet, danse hip hop de rue, etc. En revanche, s’il y a une chose qui ne change pas, c’est bien le caractère « genré » de ces comportements culturels. « Que les individus soient de très faibles pratiquants ou des pratiquants exclusifs d’une ou deux pratiques, ou qu’ils soient à l’inverse des pratiquant éclectiques, on retrouve en permanence la prégnance du genre comme étant un élément important dans la structuration des goûts, des orientations et aussi des manières de faire » explique Marie Buscatto. Ainsi, en France, on constate par exemple que 96% des licenciés des clubs de football sont des garçons et que 93% des licenciés dans les clubs de danse sont des filles. (2) Les clivages dans le sport sont très frappants mais ne sont pas les seuls. Les filles sont ainsi plus assidues en bibliothèque et sont largement majoritaires dans les activités artistique amatrices ; c’est-à-dire qu’elles représentent environ 55% des élèves des écoles de musique, 92% des élèves en école de danse et 66% de ceux inscrits dans des cursus d’art dramatique. (2) À côté de cela, les garçons, eux, sont plus nombreux à pratiquer des loisirs multimédia et numérique, comme les jeux vidéo, souligne Marie Buscatto.

Musique : le piano pour les filles, la batterie pour les garçons !

Même lorsque la mixité semble avérée, le contenu des activités diverge largement. A titre d’illustration, en musique, les travaux de la sociologue Catherine Monnot montrent combien il existe des « instruments de filles » (piano et cordes) et des « instruments de garçons » (vents et percussions). (3) En ce qui concerne le visionnage de séries télévisées, la mécanique est la même, si les filles vont plutôt regarder des séries TV de type sentimental, les garçons vont, quant à eux, apprécier des séries TV de type action. Mais la place du genre dans la culture n’est pas seulement concrète et pragmatique, autrement dit, elle ne se manifeste pas seulement en terme de répartition filles/garçons dans tel ou tel loisir, le genre imprègne également les imaginaires et les manières de faire. « Ces pratiques sont non seulement pratiquées par des garçons ou par des filles, mais l’on va également leur associer des qualités féminines ou masculines ; la danse va être définie par la grâce à l’élégance, et non pas par la virtuosité ou l’exploit musculaire, alors que pourtant ce sont des critères qui sont valables pour cette pratique » explique Marie Buscatto.

Mangas et Genre

Dans son enquête sur les mangas, la sociologue Christine Detrez a d’ailleurs mis en évidence à quel point il existait des représentations différentes entre les « mangas pour filles », plus sentimentaux, et les « mangas pour garçons », plus dans le combat. La chercheure a ainsi observé que s’il arrivait aux garçons de lire des « mangas pour filles », cela n’empêchait pas ces derniers de les décrire comme « gnan gnan » et de préciser qu’il ne leur arrive de les feuilleter que lorsqu’ils n’ont plus rien d’autres à lire et qu’ils s’ennuient. (4)

Pourquoi les activités culturelles restent-elles autant genrées ?

A la vue des enquêtes sociologiques menées sur le sujet, quatre instances de socialisation à l’origine de la prégnance du genre peuvent être mentionnées : la famille, les politiques publiques, les pairs et les média.

Transmission familiale : « tu seras danseuse ma fille »

« Aujourd’hui encore, il reste fondamental que les premiers choix, les premières orientations se font dans les familles » analyse Marie Buscatto, « ce n’est pas un effet mécanique, mais les familles jouent un rôle assez important dans la capacité à orienter les goûts des enfants et adolescents qui vivent sous leur toit (y compris dans les familles recomposées ou monoparentales) ». Offrir un ordinateur à son enfant, l’inscrire dans telle ou telle école, posséder certains livres à la maison plutôt que d’autres, il existe tout d’abord des manières directes et explicites de transmettre des goûts culturels à sa progéniture. Néanmoins, les études montrent que d’autres comportements plus inconscients favorisent également des partitions genrées. Dans son enquête sur l’école de danse de l’Opéra de Paris, le sociologue Joël Laillier montre alors combien le fait d’avoir des parents intéressés et investis, dans le soutien financier, psychologique, etc. est indispensable à cette activité de loisirs particulièrement engageante pour les enfants et adolescents (plus souvent des filles). (5)

La responsabilité des institutions publiques : comment démocratiser la culture ?

Si nous vivons une époque où la priorité est donnée à la démocratisation de la culture à l’école, il n’est pas rare d’y observer encore des clivages de genre récurrents. Dans une enquête menée par la sociologue Maria Carmen Garcia sur les arts du cirque au sein d’un lycée, cette chercheure a ainsi pu observer des différences fortes selon les sexes. Ainsi, malgré la volonté des enseignants de proposer des activités mixtes, ces derniers ont été rapidement confrontés à une répartition selon le genre : aux filles l’acrobatie et les activités se rapprochant de la danse et du rapport au corps, aux garçons les numéros avec des « engins » comme le trapèze, la corde, etc. (6) « On se retrouve ainsi dans des groupes mixtes où la spécialisation genrée est parfaitement intégrée » commente Marie Buscatto, « plus surprenant encore,  les enseignants ne font rien pour remédier à ce manque de mixité, et au contraire, ils s’avèrent davantage à l’écoute des exploits des garçons et peu à l’écoute aux acrobaties des filles. » (1) Même quand l’idée initiale est de favoriser l’ouverture d’une activité culturelle à tous, sans volonté explicite de la part des enseignants, une division sexuée se rejoue, sous couvert de complémentarité filles/garçons.

La peur du regard des autres : la culture, une activité de groupe

Les travaux sur le genre qui s’intéressent aux comportements de loisirs des enfants, montrent que très tôt, dès la cour d’école maternelle, la mixité est difficile. « Très jeunes, les garçons et les filles apprennent à se définir comme garçon ou comme fille, et toute la société leur indique qu’ils doivent choisir, » explique Marie Buscatto, «  (…) A ce titre, les pratiques culturelles sont un des endroits où les enfants et adolescents jouent et re-jouent leurs identité sexuée. » (1) Par leurs activités de loisirs, les enfants se définissent ainsi en « vraie » fille ou en « vrai » garçon au sein de leur entre soi. Les études montrent ainsi qu’un garçon qui va faire de la danse, va soit s’interroger sur son identité sexuée lui-même, ou alors se verra confronté au regard des autres, aux moqueries. Par ailleurs, même lorsque l’enfant ou l’adolescent ne doute pas de son identité sexuée, il peut être tenté d’abandonner son loisir « hors norme » pour s’éviter d’être stigmatisé. Il est plus simple d’aller dans les choix « genrés » conformes à son sexe. Le sociologue Dominique Pasquier parle d’ailleurs de la « tyrannie de la majorité », pour décrire cette stratégie d’évitement des difficultés.

Tyrannie de la majorité

Enfin, si la famille, l’école, ou les pairs favorisent le maintien d’activités culturelles « genrées » en rendant naturelles des orientations sexuées, les représentations sexuées diffusées dès l’enfance par les jouets, les livres, la télévision ou encore le cinéma ont également leur rôle dans la persistance d’un imaginaire genré de la culture, rappelle Marie Buscatto dans son exposé. (1)

Qui sont ces enfants qui parviennent à transgresser les normes de genre ?

S’ils sont minoritaires, les exemples de dépassement du genre dans la culture sont tout de même existants et méritent que l’on s’y intéresse. Des garçons qui dansent ou qui écoutent du R’N’B, des filles qui pratiquent la trompette ou qui jouent à des jeux vidéos, certain(e)s arrivent à transgresser le cadre normatif culturel ; mais comment font-ils ? Marie Buscatto relève 2 leviers favorisant cette émancipation des normes de genre.

Les politiques publiques visant à instaurer un accès à l’égalité sont ainsi le premier ressort en faveur de l’égalité des chances, comme l’a démontré la sociologue Sylvia Faure dans son enquête sur la culture hip hop, démocratisée (pour les filles et les garçons) par les politiques « jeunesse » au début des années 2000. (7) En deuxième lieu, la famille peut également être un espace propice à la transmission de goûts à l’encontre des normes de genre, notamment quand un des parents s’avère passionné par une activité. Néanmoins, la transgression n’est pas toujours évidente à assumer vis-à-vis du groupe d’amis. C’est pourquoi les enfants sont souvent dans l’optique de cacher celle-ci. Des jeunes filles qui jouent de la trompette vont ainsi avoir tendance à dissimuler leur genre et à imiter les garçons dans le cadre de leur activité (ne pas se maquiller, mettre des vêtements neutres, etc.), tout en investissant au contraire les artifices de la féminité en dehors de leur loisir (à l’école, pendant leurs sorties).

fille et trompette

Dans le même ordre d’idée, des garçons pratiquant la danse affichent volontiers leurs performances physiques et musculaires devant leurs amis pour prouver le caractère sportif (et donc « masculin ») de leur loisir. « Pour masquer la transgression, l’idée est de la noyer dans un ensemble de comportements conformes à votre sexe, pour dissimuler le stigmate » décrypte Marie Buscatto. Alors qu’à l’heure actuelle, la culture est imaginée comme libre et individuelle, on ne peut que constater combien des rapports de genre sont encore particulièrement présents, et ceci dès le plus jeune âge. Pour Marie Buscatto, une double explication de ce paradoxe est à souligner. D’un côté, les instances de socialisation agissent dans l’ombre, de manière invisible, provoquant ainsi l’illusion de choisir librement ses loisirs. De l’autre, on assiste dans les discours, à une naturalisation des différences filles/garçons, selon laquelle l’idée d’égalité peut tout à fait se conjuguer avec la complémentarité, encourageant ainsi la reproduction des normes de genre et le maintien des inégalités.

Pour découvrir la conférence de Marie Buscatto dans son intégralité, c’est ici.

Marion Braizaz

Source :
(1) Conférence Campus Condorcet « Le genre fait-il la différence ? – Les pratiques culturelles des enfants et des adolescents à l’épreuve du genre », donnée le 22 juin 2015 – http://plus.franceculture.fr/partenaires/campus-condorcet/le-genre-fait-il-la-difference-les-pratiques-culturelles-des-enfants-et
(2) Rapport « Lutter contre les stéréotypes filles – garçons » du Commissariat général à la stratégie et à la prospective – 2014
(3) Monnot C. (2012), De la Harpe au trombone. Apprentissage instrumental et construction du genre, Presses universitaires de Rennes.
(4) Christine Détrez, « Des shonens pour les garçons, des shojos pour les filles ? Apprendre son genre en lisant des mangas », Revue Réseaux, 2011 – http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RES_168_0165
(5) Joël Laillier, « Des familles face à la vocation. Les ressorts de l’investissement des parents des petits rats de l’Opéra », Revue Sociétés Contemporaines, 2011 – http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=SOCO_082_0059
(6) Garcia Marie-Carmen, « Représentations “genrées” et sexuation des pratiques circassiennes en milieu scolaire », Sociétés et Représentations, « (En)quêtes de genre », n°24, nov. 2007, p. 129-143 (liste AERES Sociologie ; Sciences de l’Information et de la Communication).
(7) Faure Sylvia & Garcia Marie-Carmen. Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques publiques. Paris : La Dispute, 2005. – 186 p. – https://rfp.revues.org/177

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