« Il n’y a pas de sport masculin ou féminin mais bien des femmes et des hommes qui font du sport »

Rencontre avec Didier Chavrier, enseignant à l’université d’Orléans

Quelle est la place des femmes dans le sport en France ? Et plus particulièrement au niveau du football ?

La réponse à cette question demeure amplement conditionnée par la définition apportée au terme sport. Pour certains chercheurs, le sport peut être perçu comme ce que font les gens quand ils disent faire du sport. Toutefois cette définition labile place bien souvent le sport au même niveau que les exercices corporels et les jeux. Or le sport possède une dimension normative inscrite historiquement. Le sport est une invention créée au XIXème siècle dans une Angleterre en pleine révolution industrielle qui oeuvra à une codification sans précédent des jeux populaires traditionnels. Nous ne pouvons ainsi omettre que le sport a été développé au sein des public schools, ces écoles accueillant uniquement les fils de l’aristocratie et de la bourgeoisie, dans l’objectif de canaliser l’agressivité de ces derniers tout en exacerbant leur culture de l’agôn et leur esprit d’initiative.

Dans cette socialisation sportive, un des premiers jeux à être codifié fut la soule qui suite aux règlements des public schools de Harrow, Eton et surtout Cambridge deviendra le football. La pratique sportive comme le football se caractérise depuis par la recherche d’un rendement physique optimal (avec un corps devenu lui aussi machine) afin d’établir des records au sein de compétitions réglementées et fédérées au niveau planétaire. En ce sens, le sport apparaît consubstantiel à la modernité. Ce détour historique nous permet de mettre en lumière un cadre d’intelligibilité appréhendant les aspects fondamentaux des sports comme le football. Le sport a ainsi été conçu par les hommes pour la socialisation des hommes.

Cette socialisation est advenue du fait de la codification toujours accrue des pratiques physiques conduisant à une motricité sportive canalisée afin de parvenir à la production de grands hommes. Si le sport anglais cristallise à lui-seul la notion de modernité, il fallut attendre les années soixante-dix et l’avènement de la post-modernité afin que cette citadelle masculine puisse être massivement approchée par les femmes. Le football féminin en est le parfait exemple puisque qu’il n’est reconnu par la Fédération Française de Football que depuis 1970 et le premier championnat de France pour les femmes débuta en 1974. Toutefois au sein de cette période contemporaine post-moderne l’engagement conséquent des femmes dans les pratiques physiques semble s’établir davantage en dehors des cadres compétitifs institutionnalisés par les fédérations sportives. Les femmes ne représentent en moyenne que 30% des licenciés dans l’ensemble des fédérations unisport olympiques tandis qu’elles constituent 51% des licenciés au sein des fédérations multisports. Le passage à la post-modernité n’a en définitive que peu déconstruit l’investissement massif des hommes dans la culture de l’agôn, du combat, de l’affrontement, de la compétition et cela probablement au détriment des femmes. De plus la progression de la pratique sportive licenciée des femmes se concentre principalement au sein d’activités s’inscrivant dans les représentations d’une féminité valorisée par notre société. La part des femmes licenciées est ainsi de 86% en danse, de 82% patinage artistique, de 79% en gymnastique et de 79% en équitation. A l’opposé, comme étendard de la masculinité, le football ne totalise que 3% de femmes licenciées.

Nous percevons ici que la répartition des femmes et des hommes au sein des pratiques sportives ne s’avère être anodine puisqu’elle renvoie aux définitions de la féminité et de la masculinité construites et instituées par notre société. Ainsi des activités catégorisées comme féminines canalisent le choix de nombreuses femmes, tout comme les activités perçues comme masculines marquent l’investissement de nombreux hommes. Nous assistons à « un choix » d’activités sportives amplement déterminé socialement afin d’élaborer une dichotomie sexuée à la base de la construction sociale des corps des femmes et des hommes. Or la connotation sexuée d’une activité fluctue suivant les époques et même les sociétés considérées. Ainsi au XIXème siècle, en période de guerre franco-prussienne, la gymnastique fut par exemple une pratique largement réservée aux hommes. Par ailleurs, Outre-Atlantique le soccer comptabilise actuellement 40% de femmes au sein de la Fédération du Québec. Aucune pratique sportive ne s’inscrit donc dans une forme de déterminisme biologique. A un autre niveau, nous constatons également que la place des femmes en tant que cadres et dirigeantes dans ce bastion de la masculinité qu’est le sport reste plus que limitée. Les femmes ne constituent toujours que 16% des juges et arbitres de haut niveau, 35% des sportifs de haut niveau, 14% des conseillers techniques fédéraux, 10 % des entraîneurs nationaux, 17% des professeurs de sport et 27% des cadres sportifs diplômés d’Etat. La place des femmes dans l’ensemble des dimensions du sport demeure par conséquent plus que restreinte et le football apparaît ici comme un vestige toujours prégnant de l’héritage de la modernité.

Quel est le quotidien des footballeuses en France : difficultés rencontrées, stratégies d’adaptation, socialisation ?

Le sport apparait comme la matrice d’une masculinité et d’une féminité exacerbées renforçant dans nos sociétés l’inculcation d’une idéologie essentialiste enfermant filles et garçons dans des rôles sexués prédéterminés. Cette idéologie tente d’enfermer tout raisonnement dans une apparente évidence, empêchant ainsi d’appréhender la construction sociale des corps et les effets induits au niveau physiologique mais également psychologique. Or nous nous apercevons par cette socialisation orientée suivant le sexe de l’individu que le sport contribue à légitimer la construction de qualités corporelles différenciées.

Nous comprenons ainsi l’injonction paradoxale dans laquelle de nombreuses sportives, comme les footballeuses se retrouvent. La société semble enjoindre aux sportives de demeurer impérativement féminines, enfermées d’une certaine façon dans les canons du désirable et de l’apparence.

A peine voilés, les stéréotypes véhiculés contribuent à reléguer les femmes dans une logique du paraître quant les hommes, placés comme unique et inique référence dans le sport, n’exprimeraient que leur être. Les exigences physiques inhérentes à une performance sportive conséquente peuvent ainsi même être reléguées au second plan pour les femmes dans cet axiome de l’esthétique. La campagne publicitaire de la Fédération Française de Football en 2009 autour de l’équipe de France femmes illustre parfaitement notre propos. La fédération demanda à Élodie Thomis, Sarah Bouhaddi, Gaétane Thiney et Corine Franco de poser dévêtues avec pour slogan : « Faut-il en arriver là pour que vous veniez nous voir jouer ? ». En filigrane, nous percevons que les femmes sportives demeurent sans cesse placées devant l’obligation de faire la preuve de cette construction sociale que l’on nomme la féminité.

Et si des doutes apparaissent quant à ce niveau de féminité minimum exigé par la société pour une sportive, les instances du sport ont déjà su instaurer par le passé des tests indéfinissables de féminité qui ont donc par la suite été abandonnés. Nous percevons la confusion latente entre sexe et imposition de rôles de sexe. Nos footballeuses oeuvrent donc non sans mal (mâle) au coeur de ces injonctions paradoxales.

De quelle manière l’école participe-t-elle à cette situation ?

L’école ne s’inscrit malheureusement pas en dehors du fonctionnement stéréotypé de notre société. Nous ne pouvons en ce sens distinguer l’institution scolaire de la société qui l’engendre et qui contribue à véhiculer des préjugés quant aux capacités et potentialités des filles et des garçons. Quand l’enseignant, comme tout acteur social, se réfère à l’appartenance catégorielle d’un élève (son sexe d’état civil, son origine ethnique, etc) il contribue inexorablement à l’assignation de traits stéréotypiques rattachés à cette catégorie et cela sans prendre la peine de vérifier cet élève possède ces traits de manière effective. En biaisant des pans entiers de la réalité, l’économie cognitive en résultant est considérable pour l’enseignant. Toutefois cette économie cognitive opérée au quotidien enferme les élèves dans des préjugés avec lesquels ils sont conviés de se développer. Les attentes enseignantes enferment ainsi les filles et garçons dans des catégories normatives préconçues reflétant des attentes différenciées. Ces attentes sexuées présentent au sein de chaque interaction concourent à l’avènement de prophéties auto-réalisatrices où un jugement initialement erroné sur un élève s’avère exact à l’arrivée suite aux injonctions répétées de l’enseignant. L’ensemble des matières scolaires sont bien évidemment concernées par cette lecture sexuée de la réalité. Toutefois nous pourrions ici éclairer nos propos au travers d’un enseignement en particulier tel que l’éducation physique puisque l’éducation physique possède justement comme objet social de référence, comme ADN les composantes du sport que nous avons précédemment évoqué.

Or nous pouvons nous apercevoir qu’en éducation physique les attentes enseignantes envers les filles et l’investissement même des filles apparaissent plus conséquents dans des activités connotées a priori comme « féminine » (tout comme pour les garçons dans des activités connotées a priori comme « masculine). Nous observons ainsi que les apprentissages demeurent orientés et les progressions amplement influencées par les stéréotypes. Nous assistons de fait en permanence à l’in-corporation d’attentes, à la normalisation de potentialités corporelles en fonction des considérations sociales partielles, partiales et limitées. L’école contribue donc dans une certaine mesure à convaincre chaque élève de rester à une place sexuée prédéterminée par la société. Elle participe par conséquent à la construction de ce que nous pourrions appeler une forme d’hémiplégie motrice sexuée en institutionnalisant des préjugés sociaux en verdict scolaire. Pour oeuvrer en dehors de ces carcans chaque enseignant, tout comme l’ensemble de la société, devra commencer à croire aux potentialités des individus indépendamment de leur sexe.

Selon vous, quels sont les leviers de la féminisation du monde du football ? Quelle forme prend-elle actuellement ?

Encore une fois, tout dépend du sens sous-jacent accordé aux mots employés. L’expression « féminisation du sport » pourrait être appréhendée comme l’augmentation de la part de féminité dans l’activité. Or si la féminité peut être comprise comme traits, attitudes, comportements et rôles exigés et imposés socialement aux femmes, la « féminisation du football » renverrait de ce fait à l’utilisation du football afin d’assujettir les femmes à des stéréotypes sexuées. Nous entretenons par nos raccourcis langagiers cette confusion perpétuelle entre sexe et rôle de sexe. Ce glissement sémantique, lourd de conséquences quant à la reconduction des stéréotype sexués, est malheureusement parfaitement encouragé dans le monde du sport. En utilisant par exemple les termes d’ « équipe masculine » et d’ « équipe féminine », nous enfermons les individus dans des représentations préconstruites. Dans cette acceptation il semble difficile de développer un sport dit féminin sans en accentuer ipso facto les stéréotypes sous-jacents. En ce sens il n’y a pas pour ma part de sport masculin ou féminin mais bien des femmes et des hommes qui font du sport. Une fois cet écueil dégagé, nous pouvons évoquer les leviers contribuant à construire une égalité effective entre les femmes et les hommes dans le monde du sport et plus particulièrement dans le monde du football. L’enjeu se situe bien en réalité à ce niveau. Un des premiers leviers de cette égalité réside dans la formation des cadres des fédérations sportives. La sensibilisation et la formation des responsables sportifs est encore insuffisante sur ces questions. Au-delà du constat d’un pourcentage de femmes licenciées limité dans la majorité des fédérations unisport olympiques et du voeu en résultant d’une augmentation de ce pourcentage, le monde sportif se cantonne trop souvent à des discours incantatoires sans créer des outils permettant au quotidien de lutter contre les stéréotypes sexués. L’attitude de nombreuses fédérations apparaît donc à la fois opportuniste face aux politiques publiques mais également schizophrénique puisque le décalage entre les discours de façade et la réalité du terrain se retrouve exacerbé. Pour se dégager de cette aporie, des outils doivent être apportés au sein même des formations afin que les cadres et dirigeants puissent produire en permanence des modifications effectives sur le terrain.

A titre d’exemple, tous les entraîneurs durant leurs formations initiales et continues devraient être conduits à valider des compétences (c’est-à-dire l’articulation de connaissances, d’attitudes, de capacités transposables dans les différentes situations professionnelles rencontrées) relatives à la lutte contre les stéréotypes. En outre, de nouveaux modèles identificatoires doivent être créés auprès du grand public et auprès des jeunes joueuses. La médiatisation des rencontres reste encore faible malgré les efforts consentis depuis la quatrième place de l’équipe de France femmes à la coupe du monde FIFA de 2011 en Allemagne. Toutefois nous nous apercevons par exemple que les femmes de l’Olympique Lyonnais ayant remporté deux titres de championnes d’Europe en 2011 et 2012 (tout en étant finaliste en 2010 et 2013) restent en définitive peu médiatisées malgré le niveau de performance atteint. Une médiatisation accrue permettrait assurément de comprendre qu’il existe des joueuses comme Mariel Margaret Hamm qui, ayant évolué en équipe américaine pendant dix-sept ans, marqua l’histoire du football en inscrivant 158 buts en 276 sélections nationales. Peu de joueurs ou de joueuses demeurent capables d’atteindre un tel niveau.

Sous une perspective élargie, nous percevons également que l’arrivée d’Helena Costa en tant que première femme à entraîner un club de football professionnel en France, le Clermont Foot 63, contribue à une reconnaissance accrue de la légitimité des femmes aussi bien en tant que pratiquante, entraîneure ou dirigeante au sein des pratiques sportives. En définitive, faut-il rappeler que la compétence d’un individu ne dépend pas de son sexe mais bien de son degré d’entraînement dans une pratique donnée. Dès lors il semble que seuls nos préjugés limitent une égalité effective entre les sexes dans la pratique du sport.

Propos recueillis par #marion#

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