Grossesse et réseaux sociaux  : ce que révèle le « social bashing » des femmes enceintes

Cet été, la photo d’une femme et de son nouveau né a entrainé une énième polémique sur les réseaux sociaux, divisant les internautes en deux habituels clans, les « pour » et les « contre ». A l’origine du débat, la cicatrice de césarienne de la jeune femme représentée dans ce cliché en noir et blanc. Signalée par certains sur Facebook comme un contenu « inapproprié » du fait de la nudité du modèle et de la « banalisation » potentielle de l’acte médical dépeint, le cliché a été censuré. Pourtant, il a été partagé plus de 63 000 fois et a connu un véritable succès online. Objectif atteint pour la photographe Helen Aller souhaitant réconcilier les femmes en proie aux doutes corporels quant à leur apparence. Pour cause, la grossesse est un moment de vie où la population féminine est confrontée à des normes et enjeux spécifiques. Le corps des femmes est ainsi sous surveillance, médicale… mais aussi sociale.

Grossesse et réseaux sociaux

Violences verbales sur la toile

« J’ai du mal à croire qu’autant de femmes aient honte de leurs cicatrices et se sentent comme si elles n’avaient pas fait leur travail correctement parce qu’elles n’ont pas donné naissance à leur enfant par voie naturelle » explique la photographe Helen Aller, « je suis fière qu’une image que j’ai créée leur ait permis de partager leur expérience et change ce qu’elles ressentent à propos d’une chose dont elles devraient être fières ». (1) Si l’initiative de cette artiste avait un objectif militant, d’autres « bashing » sur les réseaux sociaux, eux, n’avaient pas pour ambition de susciter des débats ou discussions… et pourtant. Ce fut notamment le cas du mannequin Sarah Stage en mars 2015 qui suite à ces selfies de grossesse a vu déferler les accusations : « trop mince », « mummyrexique », « mauvaise mère », etc. (2)

Les mères ne sont pas toutes les mêmes

Mannequin

Sarah Stage

Plus récemment, Clara Morgane est devenue la victime des détracteurs suite à l’annonce de sa grossesse. Si son apparence n’est pas la cible des attaques, c’est son passé professionnel sur le marché du sexe qui choque ; comme si une antinomie rédhibitoire opposait le corps féminin sexuel et le corps procréateur. Après la révolution sexuelle, à quand viendra la révolution maternelle ? Ovidie, réalisatrice de films pornographiques féministes, s’indigne à ce propos. « Ce n’est pas juste Clara Morgane que vous insultez, mais toutes les mères. Vous leur faites comprendre que si elles sortent un peu des clous de votre image étriquée de « la femme respectable » elles deviennent indignes à vos yeux. En 2015 vous affirmez encore qu’une femme qui dispose de son corps comme elle l’entend ne mérite pas la maternité. » (3)

Quelles normes de beauté pour les femmes enceintes ?

Dans notre société occidentale, la grossesse à longtemps été cachée, étant une situation « immontrable » écrit l’historienne Emmanuelle Berthiaud (5) ; de nos jours, elle s’expose plus aisément, elle est devenu enviée. L’émancipation féminine a permis à la grossesse de devenir « choisie », et non plus « contrainte », souline Yvonne Knibielher dans son ouvrage retraçant l’histoire de la maternité. (6) Du coup, nombre de femmes s’affichent avec davantage de plaisir, comme les icones du cinéma et de la mode. Pour certaines, l’injonction contemporaine à la minceur et à la forme physique impacte directement leurs pratiques jusqu’à provoquer des comportements à risques. En Europe, 15 à 20% des femmes auraient tendance à se sous-alimenter volontairement pour garder la ligne. La nouvelle visibilité, « liberté » des femmes enceintes n’est donc exempte de normes esthétiques strictes – comme en témoignent les publicités mettant en scène des femmes enceintes très éloignées de la réalité. D’ailleurs, les enjeux de la prise de poids sont parfois même entretenus par des discours médicaux pointilleux comme le soulignent certaines :

« Bon tu fais un peu gaffe, tout de façon tu es suivie par la gynéco et elle te fait bien comprendre quand t’en a trop pris voilà. (…) elle te fait monter sur la balance, t’es à 57, puis à 58, et le mois d’après t’es à 60, et elle te dit, tiens vous avez pris 2 kilos en 1 mois, est-ce que vous mangez différemment, etc. etc. » (Elisa, 33 ans) (7)

« J’en ai vraiment marre de me faire engueuler pour ma prise de poids. J’ai déjà eu des réflexions de ma gynéco, et maintenant que je dois voir un autre gynéco tous les 15 jours pour doppler voilà qu’il me passe un savon lui aussi » (forums aufeminin.com)

émoi-émoi

« Trop beau », « trop gros », « trop mince », « trop abîmé » : le corps des mamans toujours accusé

Si certaines sont critiquées car elles sont jugées trop « belles », trop « minces » pour être des « bonnes mères », pour d’autres, c’est le fait d’afficher les séquelles de leur grossesse qui leur ait reproché. La jeune anglaise Hanna Moore, s’est ainsi vu censurée sur Instagram pour avoir publier des clichés de son ventre rond et de ses vergetures. (4) Pourtant des initiatives émergent sur la toile pour visibiliser ces clichés « prohibés », à l’instar du compte Love your lines (sur instagram). « La maternité, l’expérience corporelle qu’elle représente et les rapports au corporel qu’elle induit, se sont trouvé propulsés au cœur des luttes féministes (depuis la fin du XXème siècle) donnant lieu à l’émergence de discours et de représentations contrastés (maternité-aliénation et maternité-identité) chez les militantes comme chez de nombreuses femmes actives » écrit la sociologue Michèle Pagès. 40 ans après la légalisation de l’avortement qui a marqué un tournant dans l’histoire de la grossesse, la maternité affichée sur les réseaux sociaux révèle que ces débats et oppositions sont loin d’être terminés.

Love your lines

Marion Braizaz

Sources :
(1)http://www.ladepeche.fr/article/2015/08/26/2165401-polemique-autour-photo-cicatrice-cesarienne-publiee-facebook.html
(2)http://www.magicmaman.com/,sarah-stage-top-model-enceinte-accouchement-polemique,2557523.asp
(3)http://www.metronews.fr/blog/ovidie/2015/08/31/clara-morgane-enceinte-vous-etes-ignobles/
(4)http://www.madmoizelle.com/instagram-ne-tolere-pas-les-vergetures-post-grossesse-351937 – https://instagram.com/loveyourlines/
(5)http://clio-cr.clionautes.org/emmanuelle-berthiaud.html#.Ve6OPs6yz-Y
(6)http://www.womenology.fr/reflexions/lhistoire-de-la-maternite-de-lantiquite-a-nos-jours/
(7)Marion Braizaz – Verbatim extraite d’une enquête de thèse qualitative sous la forme d’entretiens semi-directifs auprès de 33 femmes, mères d’au moins un enfant, vivant en couple, member des categories sociales inférieures, moyennes et supérieures (2013-2014)

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