Être danseuse à l’Opéra de Paris : une « profession vocation »

Danse classiqueCertaines professions artistiques ont été considérées par les sociologues comme fondées sur une rationalité économique ; à l’instar du métier de comédien où l’on peut atteindre à plus ou moins long terme le succès, le « jackpot ». Mais en ce qui concerne la danse classique, cette perspective est très limitée, voire inexistante. Selon le sociologue Pierre-Emmanuel Sorignet, il faudrait plutôt parler de « rémunération symbolique » pour désigner les motivations de ces athlètes du corps. (1) Analyse de ces mécaniques qui sous tendent cette profession dite « de vocation ».

Un corps objectivé pour mener à bien son ambition

« La danse est une vision du monde basée sur la hiérarchie, la discipline et l’ascétisme » écrit Pierre-Emmanuel Sorignet. (1) Depuis l’enfance, le contrôle du corps de la danseuse est omniprésent et particulièrement encadré dans des lieux d’apprentissages institutionnels : pesées mensuelles, évaluations des mensurations, la morphologie se doit d’évoluer selon les normes prescrites. « Notre vie était rythmée par les examens en tous genres : on avait droit au taux de graisse tous les mois et au concours de fin d’année (…) Sans compter qu’au quotidien nous étions en permanence en compétition et sous le regard des professeurs qui n’hésitaient pas à nous dresser les uns contre les autres » se souvient une élève de conservatoire. (1)

Un corps surveillé par soi et par autrui

Dans un article récent, l’anthropologue Virginie Valentin aborde à ce propos le rôle central des mères dans l’accompagnement de leur enfant à respecter les restrictions. Même si au XXe siècle le milieu de la danse a largement évolué, diminuant la présence maternelle lors des entrainements et représentations, il n’en reste pas moins qu’une certaine surveillance entre mères et filles semble encore perdurer pour certaines. Cette chercheure évoque ainsi les paroles d’une danseuse : « Ma mère s’est énormément investie dans la danse, à tel point que c’est parfois… un peu trop même ; ça, c’est le problème des mères de danseuses. D’autant plus qu’elle n’a absolument pas souffert : il n’y a jamais eu à me contrôler. » (2) Tout se passe dans cette phrase comme si la légitimité de cette attention vigilante sur le corps des danseuses n’était guère questionnable.

Un métier-passion qui se mérite ?

Néanmoins, les danseuses s’avèrent parfois les plus sévères quant à elles-mêmes. A titre d’illustration, Pierre-Emmanuel Sorignet raconte dans une interview de quelle manière certaines femmes acceptent et justifient les contraintes qui s’imposent à elles, notamment par l’impératif de la « passion ». « J’ai pu observer des situations très étonnantes, par exemple ce cas où une danseuse, s’étant trouvée enceinte, a été menacée par la chorégraphe d’être renvoyée de la compagnie. (…) J’ai voulu me demander quels ressorts sociaux ont pu faire que ces deux personnes averties, diplômées, etc., ignorent totalement le droit du travail et agissent, de concert, comme si les femmes enceintes n’avaient aucun recours. L’interprète « dominée » par la chorégraphe était en quelque sorte devenue actrice de sa propre domination. Mais il faut considérer qu’elle y avait un intérêt : sauvegarder l’idée qu’elle était danseuse par vocation, que son activité s’inscrivait dans le cadre de la passion, et non du droit du travail » analyse Pierre-Emmanuel Sorignet. (3)

Ce modèle vocationnel explique d’ailleurs le fait que la profession de danseur soit une des moins syndiquées en France. Face à toutes ces contraintes, comment les danseurs et danseuses vivent-ils cette profession atypique ? Pour saisir la complexité de ces enjeux, rencontre avec Sophie Mayoux, coryphée dans le corps de ballet de l’Opéra de Paris.

Sophie Mayoux

Sophie Mayoux

Racontez-nous, comment s’est construite votre vocation pour la danse ?

Pour tout vous dire, cela a été assez fulgurant ! J’avais 9 ans et je faisais beaucoup d’activités extra-scolaires (équitation, musique, natation) quand la lecture d’un reportage sur l’école de danse de l’Opéra de Paris dans un magazine pour enfant a réveillé en moi l’envie d’être danseuse. A partir de là, j’ai décidé que c’était ce que je voulais faire et j’ai demandé à mes parents de m’inscrire dans un cours de danse. De leur côté, ils trouvaient que je faisais déjà suffisamment d’activités et n’étaient pas vraiment convaincus… C’est alors que j’ai fait le choix de tout arrêter pour la danse !

Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées ? Quels tremplins vous ont aidés ?

Lors de mes premières années à l’école de danse, la plus grosse difficulté a été de rattraper mon retard (dû au fait que j’avais débuté la danse à 9 ans et demi, ce qui est tard dans le milieu), et également de tenir moralement, certains professeurs étant assez durs. Il a vraiment fallu que je m’accroche pour résister à cette pression mais j’ai eu la chance de participer très tôt aux spectacles de l’école et aux tournées ; je pense que cela a été un vrai moteur et une motivation énorme pour persévérer dans cette voie.

Par ailleurs, ce qui a été également difficile pour moi, a été le fait d’être continuellement jugée. Dès l’école de danse, nous avons des bulletins trimestriels avec notes du professeur et de la directrice, puis des examens annuels ; par la suite, dans la compagnie, c’est le regard des maitres de ballet, des collègues, puis le concours annuel de promotion qui prennent le relais. N’ayant pas particulièrement confiance en moi, tout cela était terriblement angoissant. Il m’a fallu énormément de temps pour réussir à me détacher du regard des autres et me défaire de cette peur du jugement qui me déstabilisait beaucoup et amplifiait mon stress. Ce sont des facteurs extérieurs ; des discussions, des lectures, etc. qui m’ont aidés à prendre du recul.

De quelle manière qualifieriez-vous la relation que vous entretenez aujourd’hui avec votre corps ? A-t-elle changé ?

La relation que j’entretiens avec mon corps… disons qu’aujourd’hui, j’arrive à accepter que j’ai le corps que j’ai ! À partir de là, le challenge est de le faire travailler avec le plus d’intelligence et de conscience possible pour développer son potentiel…  Je peux donc dire que je suis désormais en cohésion avec mon corps car je ne le juge pas (ou moins !), j’essaie juste d’en obtenir le meilleur par mon travail quotidien. Mais cela n’a pas toujours été ainsi, loin de là… Déjà petite on me disait que j’avais des défauts (pas de coup de pied, trop raide, etc.) et plus tard, on m’a reproché d’être trop grosse. A ce moment là, j’étais vraiment en lutte avec mon corps. Heureusement, cette relation a changé petit à petit du fait de mon évolution dans le travail ; j’ai ainsi compris comment faire travailler mon corps plus intelligemment, en remettant mon travail à plat pour essayer de trouver des sensations plus justes, plus fines. Peu à peu, j’ai appris à faire avec et à cesser de me juger continuellement .

Comment le milieu de la danse classique a-t-il évolué ces dix dernières années pour les femmes ? Pour les hommes ?

Il m’est assez difficile de parler d’évolution du milieu de la danse ces 10 dernières années ; je travaille dans la compagnie de l’opéra depuis 7 ans donc je manque sûrement d’un peu de recul. D’une façon générale, il me semble que l’on considère de plus en plus l’aspect athlétique de notre travail et bon nombre de compagnies ont un staff médical adapté, et proposent aux danseurs un encadrement quotidien afin d’optimiser notre entrainement et notre récupération (Benjamin Millepied, directeur de l’opéra, a énormément contribuer à cette nouvelle sollicitude depuis son arrivée). Cela s’explique aussi par le fait que les chorégraphes cherchent à pousser le corps toujours plus loin et développent une gestuelle plus originale, avec des amplitudes extrêmes. Je pense que le milieu de la danse nous oblige à être de plus en plus polyvalent afin de passer d’un style à un autre. Je dirai donc que le rapport au corps, (la façon de le faire travailler mais également de récupérer, d’optimiser ses performances) évolue beaucoup.

Dans l’imaginaire social, on associe souvent le monde de la danse classique à un univers extrêmement concurrentiel, est-ce encore une réalité ?

Oui je pense qu’il y a un aspect concurrentiel qu’on ne peut pas nier. La plupart des recrutements dans une compagnie ou une grande école de danse se font par concours et oui, il faut être meilleur que les autres pour y arriver. Néanmoins, je pense que chacun le vit différemment ; on peut être obsédé par cet aspect compétitif , bien sûr (et peut être de façon accentuée lorsque l’on est jeune) mais je pense que l’on peut également adopter un comportement plus détaché. Dès lors que l’on cherche à approfondir son travail, à trouver une vérité artistique, je crois que le fait d’être meilleur ou moins bon que l’autre perd de son sens. Personnellement, au quotidien, j’ai tellement de pain sur la planche et suis tellement axée sur mon travail, que la concurrence, si elle est peut être présente, est pour moi un aspect vraiment très secondaire…

Propos recueillis par Marion Braizaz

Sources :
(1) Entretien avec Pierre-Emmanuel Sorignet, Propos recueillis par Marie Glon, « Le métier de danseur. Une sociologie de la croyance et de la transgression », Repères, cahier de danse 2008/1 (n° 21), p. 13-14.
(2) Virginie Valentin, « « Tu seras étoile, ma fille ». (France, XIXe-XXe siècle) », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 34 | 2011, mis en ligne le 31 décembre 2013, consulté le 30 novembre 2015. URL : http://clio.revues.org/10260 ; DOI : 10.4000/clio.10260 – https://clio-revues-org.frodon.univ-paris5.fr/10260
(3) Entretien avec Pierre-Emmanuel Sorignet, Propos recueillis par Marie Glon, « Le métier de danseur. Une sociologie de la croyance et de la transgression », Repères, cahier de danse 2008/1 (n° 21), p. 13-14.

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