Enquête au cœur de l’intimité conjugale : confessions sur l’oreiller

Un lit pour deux« La relation amoureuse, ou affective, est perçue comme un cadre favorable au sein duquel peut se révéler progressivement l’identité personnelle, » écrit le sociologue de la famille François de Singly, « elle ne doit donc pas l’étouffer : il ne s’agit pas seulement d’être ensemble, mais d’être « libres ensemble ». » (1) Un des grands enjeux du couple contemporain est synthétisé dans cette citation. Hommes et femmes sont encouragés à trouver « la » personne singulière qui leur permettra de se révéler. Néanmoins, face à cette idéalisation de l’amour, il n’est pas toujours facile de concilier un quotidien pragmatique. Ce paradoxe est un des sujets de prédilection du sociologue Jean-Claude Kaufmann, qui publie en ce début d’année 2015 un ouvrage dédié à l’intimité conjugale : Un lit pour deux, La tendre guerre.

Modernité, autonomie et compétition amoureuse

Dans notre société contemporaine où l’incertitude est de mise, toutes les sphères de la vie sociale sont désormais sujettes à une concurrence acharnée. Le domaine amoureux n’y échappe pas. Les individus sont responsabilisés de leur destinée, et trouver l’amour est quasiment devenu un « devoir », comme en témoigne la prolifération des sites de rencontres online. La nouvelle émission lancée par M6 en février 2015 : « Tous les couples sont permis » confirme cette idée de compétition amoureuse. Le concept : évaluer la validité d’un couple en jugeant de l’assortiment des candidats. La pression est forte. Comme l’a souligné la sociologue Marie Bergström, l’imaginaire amoureux est encadrée par des normes précises : hasard de la rencontre, singularité des sentiments, passion aveugle… (2) Mais une fois débutée, la relation conjugale doit alors concilier cette idolâtrie de l’amour et la réalité du quotidien. A travers l’objet d’étude du lit, Jean-Claude Kaufmann cherche à creuser comment hommes et femmes régulent cette ambivalence au cœur de l’intimité nocturne. En 2007, dans son livre Agacements. Les petites guerres du couple, il écrivait déjà à ce propos : « le développement de l’autonomisation individuelle ouvre toujours plus d’espaces d’improvisation et de libre interprétation, qui impliquent à l’inverse que les couples s’engagent dans un immense travail d’harmonisation et d’unification. » (3)

Couple et lit conjugal

Comment concilier amour et sommeil ?

Ce qui est le plus frappant dans la nouvelle enquête du sociologue, c’est combien hommes et femmes n’envisagent pas le lit conjugal de la même manière. « Dans le couple, les hommes recherchent plus leur autonomie, leurs moment à soi, leurs activités personnelles, tandis que les femmes s’engagent très fort, dans la relation amoureuse, le couple, la famille, le suivi des enfants, » explique Jean-Claude Kaufmann ; « Or, ce sont elles qui demandent plus souvent une chambre à part. Elles semblent davantage souffrir de la cohabitation dans le lit. D’une part parce qu’elles ont très envie de s’investir dans la chambre, d’avoir un lieu à elles, un lieu de cocooning, enveloppant. (…) D’autre part, elles semblent souffrir d’un sommeil plus léger que leur conjoint » (4) Si l’aspiration à l’indépendance n’est pas genrée dans les couples, la nuit, les femmes semblent davantage « souffrir » du partage du lit conjugal. Elle sont alors confrontées à un dur paradoxe : être à la fois proche de l’autre et pourtant préserver leurs moments à soi nocturnes. Dans son livre Ethnologie de la chambre à coucher (2000), l’ethnologue Pascal Dibie soulignait ce défi de dormir à deux, hérité d’une tradition instituée par l’Eglise catholique qui « a sacralisé la conjugalité et le lit pour lutter contre le paganisme et maîtriser la société et sa reproduction. » (5)

« Ce n’est pas toi… c’est moi »

Jean-Claude KaufmannLa question de faire « chambre à part » survient alors au sein des relations amoureuses, plus souvent à l’initiative féminine. Tabou en France, les lits séparés sont souvent passés sous silence par culpabilité. La sociologue Irène Théry a notamment abordé dans ses recherches combien l’exigence quant à la qualité des couples est à l’heure actuelle plus grande que par le passé. (6) Ne pas avoir réussi à garder une unité au sein de la chambre à coucher effraie ainsi les individus qui vivent parfois cette décision comme un échec, alors qu’au contraire, elle s’avère souvent positive sur l’intimité sexuelle des conjoints. Jean-Claude Kaufmann affirme ainsi  que « le lit commun est un modèle de perfection qui continue de circuler, et qui donne mauvaise conscience. Il y a là un vrai archaïsme, un décalage avec les évolutions générales d’une société dans laquelle chacun cherche son bien-être. Le lit commun est une norme sacrée. Un « vrai » couple dort dans le même lit. » (7)

Pour conclure sur une anecdote plus amusante. Il faut savoir que les Français, avec les Espagnols, détiennent le record des lits conjugaux les plus étroits : 140 cm en comparaison à 170 cm pour les Italiens. (5) En attendant que les consommateurs choisissent des literies moins fusionnelles, l’ouvrage Un lit pour deux, La tendre guerre, est un incontournable pour décrypter et comprendre leur quotidien conjugal.

Marion Braizaz

 

Sources :
(1) Singly et Collectif, 2003, Etre soi parmi les autres. Famille et individualisation, p.9
(2) Bergström Marie, « La loi du supermarché ? Sites de rencontres et représentations de l’amour », Ethnologie française, 2013/3 Vol. 43, p. 433-442. DOI : 10.3917/ethn.133.0433 (3) Jean-Claude Kaufmann, Agacements. Les petites guerres du couple. 2007 p.268
(4) http://www.bfmtv.com/culture/jean-claude-kaufmann-mon-lit-ma-bataillebr-857204.html
(5) http://www.lemonde.fr/vous/article/2012/10/20/sommes-nous-vraiment-faits-pour-dormir-ensemble_1778544_3238.html#PKBtiHuP1CG3GIqv.99
(6) Irène Théry, « Le couple occidental et son évolution sociale : du couple « chainon » au couple « duo » » Dialogue, n°150, 2000
(7) http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2015/01/07/la-chambre-a-part-dernier-tabou-du-couple_4550925_4497916.html#kZh0zD08YwT76xv1.99

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