Accusées coupables… de laideur

« Vous êtes grosse, vous êtes moche… Payez 19,90€ et soyez juste moche. » Cet été, cette publicité pour un club de sport a marqué les esprits. Au-delà de son humour cynique, elle a surtout choqué car elle ne s’adressait qu’aux femmes, comme si la beauté – et son pendant la laideur – n’était une qualité (ou un défaut) auxquels seule la population féminine se devait de prêter attention. Analyse.

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Un vocabulaire qui en dit long

Au XVIIIème et XIXème siècles, dans les dictionnaires Le Littré et Le Robert de l’époque l’anthropologue Véronique Nahum Grappe a relevé que si 64 mots spécifiaient l’esthétique féminine, il n’en existait que 3 pour les hommes (« laid », « vilain », « crapaud »). Plus encore, parmi ces 64 termes, 24 étaient péjoratifs, 27 positifs et 13 neutres. « A la manière d’un cadeau empoisonné, il n’y a qu’un « beau sexe », mais il est limité dans le temps et, dans les représentations sociales, le prix est lourd à payer de ce modeste privilège » écrit le sociologue David Le Breton (1).

Et si les princesses arrêtaient d’être jolies ?

Dès l’enfance, les petites filles sont encouragées à tout faire pour soigner leur apparence. C’est d’ailleurs le constat que la blogueuse féministe Sophie Gourion a réalisé dans son étude portant sur les applications iPhone à destination des enfants (2). Dans les 100 premiers jeux proposés aux petites filles, 57 portent sur l’apparence (maquillage, shopping, etc.), ce qui n’est absolument pas le cas pour les garçons. « Ce qui m’a frappée » explique-t-elle « c’est la dichotomie entre les jeux de filles, forcément tournés vers la sphère domestique ou celle de la beauté et les jeux de garçons, poussant à l’action et la réflexion. » Ce clivage des corps est récurrent dans les enquêtes portant sur la socialisation au genre pendant l’enfance. La sociologue Mona Zegai qui a passé au crible les catalogues de jouets (depuis 2012) relève que les garçons y sont majoritairement représentés sous le thème de la force et de virilité dans des costumes de super héros, mais également de méchants ou de monstres moches (3). En revanche, pour les filles, ce sont les costumes  de belles fées et de gentilles princesses qui sont les plus recommandés, comme si ces dernières n’avaient pas la possibilité de se déguiser en troll… D’ailleurs, exception faite du dessin animé Shrek, existe-t-il des princesses qui ne soient pas des reines de beauté ? Même les poupées Monster High ne sont pas véritablement laides, au contraire, elles sont extrêmement maquillées et très minces, répondant totalement aux normes contemporaines esthétiques.

nouvelles princesses monster high

Les hommes, eux, se trouvent beaux

Ce n’est pas une fois entrées dans l’âge adulte que les femmes voient la pression esthétique redescendre. Depuis les années 90, la population masculine a pénétré dans l’univers du paraître (avec l’explosion du marché des cosmétiques et du prêt-à-porter), cependant, il n’en reste pas moins que le stigmate de la laideur pèse plus lourdement sur les épaules féminines. C’est pourquoi elles sont plus nombreuses à être insatisfaites de leur corps. En Europe, 45% des individus se déclarent insatisfaits de leurs poids par exemple, facteur potentiel de « laideur » dans notre société. Dans le détail, c’est le cas de 51% des femmes européennes contre 39% des hommes, l’écart est considérable. Pourtant, selon les données de l’OMS, ces derniers sont plus souvent que les femmes en surpoids ou obèses (Eurobaromètre 59.0).  « Les femmes sont ainsi beaucoup plus nombreuses à déclarer avoir subi ces discriminations à cause de leur taille ou de leur poids continuellement au cours de leur vie (15 contre 5% des hommes), ce qui traduit la pression plus forte exercée sur leur corps et explique l’enjeu plus grand pour elles de se rapprocher des canons du corps désirable » écrit le sociologue Thibault de St Pol (4). En résumé, si le surpoids est synonyme de « laisser aller » pour les femmes, on peut supposer que la signification ne sera pas la même pour les hommes, plus souvent qualifiés de « bon vivant ».

Accusées coupables… de laideurugly betty

En 2013, la marque Dove avait d’ailleurs mise en exergue ce mécontentement esthétique féminin dans son film publicitaire « Real Sketches », où Gill Zamora, un portraitiste formé par le FBI était amené à dessiner des portraits de plusieurs femmes (5). Pour ce faire, deux descriptions lui étaient données : une par les femmes elles-mêmes, une par une inconnue venant de les croiser. L’écart entre les deux résultats était alors flagrant, les participantes se décrivant essentiellement par leur défauts. « La femme laide n’est plus tant coupable d’avoir commis une faute, mais d’être ce qu’elle donne à voir d’elle-même. Car s’il est admis que l’individu est dans une certaine mesure le créateur de son apparence, alors toute son apparence disgracieuse signe son échec et, en conséquence, sa faute. La culpabilité s’est déplacée, la laideur physique n’est plus séparable de la laideur morale » analyse la sociologue Claudine Sagaert. En d’autres mots, désormais, les femmes sont non seulement coupables de leur physique mais surtout, de ne pas avoir réussi à améliorer leur image.

L’imperfection est-elle en voie de démocratisation ?

Depuis quelques années, l’authenticité corporelle est devenue un sujet de plus en plus revendiqué par les marques (6). Dans le secteur de la mode plus particulièrement, les physiques « hors normes », qualifiés autrefois de « laids », deviennent des étendards de la singularité des individus. En septembre 2015, Madeline, une jeune trisomique australienne a ainsi volé la vedette aux mannequins de la Fashion Week de New York. Autre success story, Winnie Harlow, mannequin atteinte de vitiligo et devenue l’égérie de Desigual s’est vue offrir une couverture médiatique sans précédent depuis le début de l’année. « On observe effectivement un phénomène de mutation des codes et des canons de la beauté et le laid introduit une rupture » analyse Marie-Aude Baronian, philosophe à la faculté des sciences humaines de l’université d’Amsterdam (département Media Studies), « (…) Il y a sans doute une volonté profondément humaniste à sortir des canons mais il faut être conscient des autres aspects. La beauté et la perfection sont des codes qui donnent le ton (…) s’il y a imperfection, il y a forcément perfection, l’un ne va jamais sans l’autre» (7). En effet, si de nouveaux modèles émergent, ils ne détrônent pas les anciens pour autant qui restent fortement majoritaires.

Cette lutte contre la discrimination esthétique, Lizzie Velasquez – surnommée lors de son adolescence par une vidéo Youtube « femme la plus laide du monde » – en a fait son combat personnel (8). C’est lors d’une conférence TEDx en 2013 que celui-ci prendra toute son ampleur. Elle raconte alors, tout en humour, comment elle s’est décidée à créer sa propre chaine Youtube en réponse au harcèlement en ligne. Aujourd’hui, fort des soutiens qu’elle a reçu à travers le monde, elle milite pour faire voter une nouvelle loi contre le harcèlement au Parlement américain. Son message est simple : « Vous seules décidez de ce qui vous définit. »

Marion Braizaz

Source : (1) Préface de David Le Breton pour Histoire de la laideur féminine de Sagaert Claudine, Editions Imago, Paris, 2015

(2) Etude  de Sophie Gourion: http://www.toutalego.com/2015/09/etude-jeux-iphone-pour-enfants-des.html

(3) Etude de Mona Zegai: http://www.womenology.fr/reflexions/les-catalogues-de-jouets-proposent-un-monde-bien-plus-inegalitaire-que-la-realite/

(4) Thibaut de Saint Pol, Le corps désirable. Hommes et femmes face à leur poids, https://lectures.revues.org/1004

(5) http://www.womenology.fr/secteurs/beaute-hygiene/dove-confronte-les-femmes-a-leur-propre-regard/

(6) http://www.womenology.fr/secteurs/pret-a-porter-quelles-tendances-sont-a-la-mode/

(7) http://weekend.levif.be/lifestyle/mode/l-imperfection-comme-strategie/article-normal-389549.html

(8) http://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/03/21/comment-la-femme-la-plus-laide-du-monde-est-devenue-une-gourou-du-web_4598585_4408996.html#Bby82CKo80H2I8lq.99

 

 

Un commentaire

Une réponse à Accusées coupables… de laideur

  1. Cribier Abel dit :

    Les hommes sont soumis eux a une incroyable pression pour la réussite professionnelle. En effet les femmes recherche un bon partenaire capable d’être « sûr de lui  » et ayant un haut statut social; c’est compréhensible : il deviendra le protecteur et le soutient financier de la femme. En drague s’affirmer sûr de soi est la condition sine qua non de la séduction. Un chômeur ou un ouvrier devra se contenter de moins de femme, ou de moins bonne qualité (moins jeune, moins belle, plus grosse). Pour les hommes le statut social ou financier d’une femme nous est relativement indifférent. Nous en voulons des belles (en bonne santé et fertiles…), point. Ce n’est pas une énième loi liberticide contre les « discriminations » et les « stéréotypes » envers les moches qui y changera quelques chose, jusqu’ici le marché reste libre. Les femmes discriminent selon le charisme et le statut social nous discriminons selon le poids et la beauté.

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