“La domination masculine pèse sur les garçons tout autant que sur les filles”

Sociologue

Rencontre avec Christine Detrez, Maître de conférences en sociologie, qui a soutenu en 1998 une thèse consacrée aux pratiques de lecture des adolescents. (1)

#Halteauxstereotypes

Dans une enquête Womenology sur les femmes et les stéréotypes de genre (novembre 2013), 48% des enquêtées déclarent que l’égalité est une « utopie », voire un « non sens » (25%), comment l’expliquer ?

Ces deux termes ne recouvrent sans doute pas la même chose, et c’est tout le problème de certains indicateurs dans les questionnaires : on ne sait pas toujours comment les personnes interrogées les ont interprétés. Ainsi, l’ « utopie » peut renvoyer au sentiment des femmes d’être toujours confrontées aux inégalités, que ce soit dans l’espace domestique, où elles accomplissent toujours 80% du travail, ou dans l’espace professionnel, où les phénomènes des plafonds de verre, des salaires inégaux, des temps partiels subis, etc. sont malheureusement toujours efficients. Le « non-sens », en revanche, me semble renvoyer à une autre idée, qui est que 25% des femmes ne seraient pas d’accord avec l’idée même d’égalité, comme idéal à atteindre. Et c’est ce chiffre sans doute qui est le plus étonnant : un quart des femmes penseraient que l’égalité est un non sens. Mais, et les débats très véhéments suscités autour du terme « genre » récemment l’ont montré, il me semble qu’on aurait tort de voir là la preuve d’un conservatisme rigide. Il y a sans doute, dans ces 25%, beaucoup de méconnaissances et de quiproquos quant à la notion d’égalité, parfois entendue comme antinomique de l’existence de « différences ».

La répartition des tâches parentales au sein des foyers n’évolue que très peu depuis l’émancipation féminine, selon vous, les femmes ont-elle du mal à « lâcher la sphère familiale », comme le souligne J-C Kaufmann  ?

Cette question est délicate. Déjà, « les » femmes ne sont pas un groupe homogène, et il faudrait faire varier les milieux sociaux. Les enquêtes montrent ainsi que les femmes de milieux favorisés se déchargent des tâches domestiques, qu’elles délèguent à d’autres femmes qu’elles emploient, sans que ce soit les hommes qui s’y mettent davantage. Les questions de genre ne peuvent ainsi être isolées des autres caractéristiques sociales des individus. La formulation selon laquelle les femmes auraient du mal à lâcher la sphère familiale me gêne un peu, car elle suppose que les femmes seraient en quelque sorte « responsables », et n’auraient qu’à s’en prendre à elles-mêmes. Il me semble qu’il faut raisonner sur les stéréotypes, ou sur le genre, comme un système de rapports entre les sexes, auquel tous et toutes, nous sommes socialisés, et dont il est extrêmement difficile de s’abstraire. On touche ici à des questions philosophiques fondamentales sur la domination, et l’acceptation de celle-ci par les dominés, qui déjà interrogeait par exemple La Boétie, s’étonnant que les peuples ne se révoltent pas… Plusieurs positions s’affrontent sur cette question : celle que défend Pierre Bourdieu dans la Domination masculine, selon laquelle les dominé-es partagent la croyance dans les principes de la domination, celle de Nicole Claude Mathieu, selon laquelle « céder n’est pas consentir », qui expliquerait ainsi l’acceptation des femmes par une forme de fatigue éprouvée à toujours lutter, et une autre, qu’on trouverait par exemple chez Christophe Desjours, qui est la satisfaction éprouvée au travail bien fait, et le sentiment d’identité à bien accomplir des tâches, même si celui ci est imposé.

L’arrivée d’un enfant semble intensifier les inégalités en terme de répartition, quel est votre avis sur ce point ?

Cela est bien démontré par les enquêtes statistiques. L’arrivée de l’enfant influence la répartition des tâches dans les couples, effectivement voir Arnaud Régnier Loilier, « L’arrivée d’un enfant modifie-t-elle la répartition des tâches domestiques au sein du couple ? », Population et sociétés. Des couples ont été suivis pendant plusieurs années, et les entretiens montrent bien qu’une naissance accentue le déséquilibre du partage des tâches entre conjoints. Celui-ci devient particulièrement prononcé chez les couples ayant déjà un ou plusieurs enfants au premier entretien et qui se retrouvent avec un enfant supplémentaire de moins de 3 ans. Les explications avancées sont d’une part la réduction de l’activité des femmes, l’arrivée d’un enfant conduisant à des ajustements professionnels qui touchent principalement les femmes. Mais cela n’explique pas tout, et on voit bien ici la force des représentations et du symbolique, comme si la femme était rattrapée par son identité « de mère » et tout ce que cela comporte. Et dans le même temps, comme si, également, l’homme était rattrapé par celle du « breadwinner ».

Les frontières du genre se brouillent au niveau de l’éducation des enfants – comme les filles qui sont encouragées à pratiquer le football – mais certaines chasses gardées féminines et masculines persistent : la mode, la danse, les jeux vidéos ? Quelles en sont les raisons pour vous ?

Pour les jeux videos, cela est, à mon avis, en pleine évolution, et je ne suis pas certaine que la distinction perdure très longtemps. L’enquête statistique que nous avions menée sur les loisirs des enfants montraient bien la généralisation de l’usage des jeux videos, d’une part parce que le support devient mixte, mais également parce que les concepteurs ont bien compris l’intérêt de proposer aux filles des jeux qui leur « correspondent » : équitation, cuisine, mode etc… aboutissant ainsi au paradoxe de diffuser les jeux videos, mais sans brouiller les frontières des genres dans les jeux qui sont proposés. Surtout, et cela est une observation transversale, il est beaucoup plus coûteux pour un garçon de s’aventurer sur les terrains de jeu « féminins » que l’inverse. Ainsi, pour une fille de milieu favorisé, il est même valorisé d’adopter les goûts des garçons, et de se démarquer ainsi de l’image de la « fille » : préférer le metal au Rand B, par exemple, ou les films d’horreur aux films sentimentaux, lire des shonen (mangas d’aventure), plutôt que des shojos (mangas sentimentaux). En revanche, un garçon se trouvera rappelé à l’ordre, parfois de façon très violente et blessante, s’il prétend faire de la danse, lire des histoires d’amour, ou tout simplement pleurer. On voit là la force des stéréotypes et surtout la hiérarchie qui les organise : la domination masculine pèse sur les garçons tout autant que sur les filles, et cette représentation de « masculinité hégémonique », pour reprendre l’expression de la sociologue australienne Raewyn Connell, dit bien combien elle est extrêmement contraignante, pour les garçons également.

L’enquête Womenology reporte que l’éducation des garçons est plus normée que celle des filles : rose souvent prohibé, poupées rarement proposées ; quel est votre avis sur cette question ?

Cela rejoint à mon avis cette idée de masculinité hégémonique. Les parents partagent cette représentation, et pressentent les coûts (voire les coups, tant les cours de récréation sont souvent des espaces de rappels à la norme extrêmement stricts) qu’auraient à payer les garçons qui y dérogeraient. On le voit bien, notamment quand les personnes interrogées disent hésiter à habiller leur garçon en rose, par exemple, pour le préserver d’éventuelles moqueries. Surtout, et votre enquête le montre bien, se profile la peur de l’orientation sexuelle des enfants, et l’homophobie plus ou moins latente de notre société. Encore une fois, le fait que les débats autour du terme de « genre » aient été à nouveau soulevés à propos de la loi pour le mariage pour tous (après une première salve lors de l’introduction de la notion de genre dans des manuels de SVT en 2011), montre bien comment le lien semble inextricable entre identités sexuées, représentations genrées et orientations sexuelles, et combien la peur est grande, si on touche aux représentations genrées, de « bouleverser » les autres. Et ici encore, même quand on est loin de positions affichées comme homophobes, on remarque cet écart entre des positions de principe (tolérance, ouverture, etc.) et les positions de faits, dès qu’il s’agit concrètement, de son enfant.

Le père a-t-il un rôle dans ce phénomène ?

Bien sûr. Tout comme la mère. La socialisation se fait à la fois par incitation, et par imitation. Elle est à la fois explicite, et implicite. La reconduction des stéréotypes, tout comme les possibilités d’évolution, dépendent donc bien évidemment, entre autres, des mères et des pères.

Pour les femmes, égalité dans la sphère professionnelle (salaires, carrières) semblent déconnectées de l’égalité dans la sphère privée (rôles parentaux, etc.), partagez-vous cette idée ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

C’est un des résultats particulièrement intéressants de votre étude. On voit bien effectivement combien le discours sur l’égalité a gagné le monde professionnel, même s’il n’est pas toujours suivi de faits, mais bute encore aux portes des domiciles, du privé. Peut-être parce que se logent ici l’idée des différences entre hommes et femmes, et surtout, la difficile déconstruction des charges portées par les idées de sentiments, d’amour, d’amour maternel etc. : quand on fait les choses « par amour », il est plus difficile sans doute de les remettre en cause, et d’y voir des manifestations d’inégalités et de rapports de pouvoir.

#Halteauxstereotypes

Propos recueillis par

(1) Christine Detrez est également l’auteure de Femmes du Maghreb, une écriture à soi (La Dispute, 2013), Les mangados. Lire des mangas à l’adolescence (Avec Olivier Vanhée), BPI 2013, L’enfance des loisirs (Avec Sylvie Octobre, Pierre Mercklé et Nathalie Bertomier, La documentation française, 2011),  A leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral (avec Anne Simon, Seuil, 2006), La construction sociale du corps (Seuil, 2002), et Et pourtant ils lisent ! (avec Christian Baudelot et Marie Cartier, Seuil, 1999), ainsi que de deux romans, Rien sur ma mère (Chèvrefeuille étoilée, 2008) et De deux choses l’une (Chèvre feuille étoilée, 2010)

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