Halte aux stéréotypes

Les femmes conduisent moins bien que les hommes. Les hommes ne peuvent pas faire plusieurs choses en même temps. Les voitures sont des jeux de garçons. Les poupées sont des jeux de filles. 

Les stéréotypes de genre sont nombreux, et toute campagne publicitaire qui les utilise enflamme les réseaux sociaux. Difficile de se reconnaitre dans ces stéréotypes…les réseaux sociaux expriment, en réalité, cette impatience grandissante aux changements.

Du 3 mars au 8 mars, Womenology et aufeminin.com ont décidé de mettre en lumière comment certains stéréotypes de genre ralentissent l’égalité.

Nous publierons des résultats d’études, des interviews, et des vidéos liées au sujet des stéréotypes. Sont-ils tous négatifs ? Les femmes combattent-elles ou intériorisent les stéréotypes ? Parce qu’ils sont des freins à l’égalité et sans vouloir nier les différences hommes/femmes, les stéréotypes méritent d’être mis en lumière.

Un hashtag #Halteauxstereotypes est créé dans le cadre de cette initiative.

Les femmes intériorisent-elles ou combattent-elles les stéréotypes de genre (1/2)

Dans notre société, lorsque l’on parle d’ « égalité » entre hommes et femmes, ce sont souvent les thématiques des salaires, des carrières, ou de la répartition des tâches dans les foyers qui occupent les esprits. On parle moins souvent de l’égalité des enfants face aux jeux et aux activités culturelles et sportives. Pourtant, l’éducation des enfants a une forte responsabilité dans la transmission des représentations sur le genre, comme en témoigne le dernier film de Guillaume Gallienne « Les garçons et Guillaume à table ! » dans les salles à partir du 20 novembre.

Depuis l’émancipation féminine, les individus, et les femmes plus particulièrement, n’ont eu de cesse de combattre les injustices des rapports de genre.

Pourtant, les stéréotypes persistent dans notre société, et ceci, dès le plus jeune âge. Comment l’expliquer ? Telle était la question de départ de l’enquête menée par Womenology pour aufeminin.com auprès de 1284 femmes en octobre 2013. (1) Quels stéréotypes persistent dans l’éducation familiale ? Les mères éduquent-elles les filles et les garçons de la même manière ? Pour quelles raisons les garçons jouent-ils peu ou rarement avec des poupées ?

Si, à l’heure actuelle, la recherche de l’égalité et de l‘équité semble sur toutes les lèvres quel que soit le public visé (hommes / femmes, hétérosexuels / homosexuels, etc.), la réalité des faits apparaît relativement éloignée de cette aspiration. Selon l’enquête Womenology menée en octobre 2013, seules 38% des femmes interrogées estiment que l’égalité entre hommes et femmes « est une réalité ». Plus frappant, 48% de ce même échantillon soulignent que cette égalité relève de « l’utopie », voire du « non sens » pour 25%. A souligner, les mères apparaissent davantage fatalistes, elles sont 52% à considérer l’égalité comme une « utopie » contre 38% pour les femmes n’ayant pas d’enfant. Cette attitude dubitative face à l’égalité s’explique, entre autres, par l’évolution lente de la société qui tend à décourager certaines femmes.

« Je pense que les stéréotypes existeront toujours. Il faut juste que la société évolue, mais elle évolue lentement. » (Mélissa, 34 ans)

Selon les résultats de l’étude, seul 2% des répondantes sont convaincues qu’il n’y a pas de différences entre les garçons et les filles. 10% des femmes interrogées sont mêmes persuadées que certaines différences sont innées et éprouvent, de fait, un certain attachement quant à ces distinctions entre le féminin et le masculin.

« Soit t’es une fille dans ton âme, sois t’es un homme (…) Les garçons, ils sont plus brusques dans leur manière de faire, ils sont violents, les filles non. » (Mélissa, 34 ans) « Il y a quelque chose qui est inné, moi j’étais un garçon manqué et ma fille c’est totalement une princesse. » (Clara, 32 ans)

Les stéréotypes occupent une fonction de réassurance auprès des femmes. « Les stéréotypes et les préjugés remplissent une fonction, souligne le Professeur de psychologie Charles Stangor, Les gens y tiennent parce qu’ils les aident à donner sens au monde qui les entoure, à se sentir bien dans leur peau et à être acceptés par les autres. » (2)

Ainsi, 48% des femmes interrogées par Womenology déclarent que les différences entre les garçons et les filles sont « un mélange d’inné et d’acquis ». Malgré tout, les répondantes sont fortement conscientes de l’influence de l’éducation familiale sur les enfants. 39% des femmes affirment donc que les différences filles/garçons sont « le fruit de l’éducation ».

« Ça dépend de ce que l’enfant voit à la maison. Et après il confronte ça avec ce qui se passe à l’école, avec les copains. Mais au départ, ça part de la maison. » (Mélissa, 34 ans)

Fait à noter, les femmes sans enfant ont tendance à surévaluer l’importance de l’éducation par rapport aux mères. Elles sont 44% à déclarer que les différences sont le fruit de l’éducation versus 35% des mamans.

Les enfants amplifient le partage inéquitable des tâches dans les couples

La répartition des rôles parentaux est fortement marquée par la tradition.

« Nous, à la maison, c’est plus moi qui m’occupe de toute la partie éducative, notamment les devoirs, parce que je suis plus patiente que mon mari, (…) Lui il va les chercher à l’école, il jouera avec elles, les jeux unisexes il jouera avec elles, plus facilement que moi. Moi c’est plus la partie éducative, avec mes filles, on fait la cuisine ensemble, on fait le ménage, voilà. » (Martine, 47 ans)

Les femmes sont ainsi 46% à déclarer s’occuper principalement des devoirs de leurs enfants (seules 4% des mères affirment que leur conjoint s’occupe de cette tâche). Similairement, les mères sont 56% à déclarer prendre soin principalement de leurs enfants lorsque ceux-ci sont malades (vs 2% des femmes qui désignent leur conjoint). Certaines des femmes rencontrées expliquent ainsi que l’arrivée d’un enfant remet en cause les priorités et les valeurs égalitaires dans les couples.

« Après un accouchement, les femmes ne pensent plus les mêmes choses que 10 ans avant (…) elles ont presque envie de tout arrêter pour s’occuper de leurs enfants, et les hommes sont plus en retrait, ils continuent leurs vies en fait. » (Mélissa, 34 ans)

Malgré des pratiques et des propos parfois contradictoires sur les principes d’égalité, les frontières du genre bougent, comme en témoignent les réponses des femmes sur des traits de caractères autrefois dits « masculins ». Ainsi, les femmes estiment respectivement que la compétitivité (72%) et l’ambition (78%) sont des attributs des garçons comme des filles. De manière plus nuancée, des traits de caractères traditionnellement attribués aux filles, comme la sensibilité et la fragilité se « dé-genrent » progressivement dans les opinions. Ainsi, les femmes sont respectivement  65% et 67% à penser que la sensibilité et la fragilité sont désormais des qualités parfaitement mixtes.

Les femmes se battent contre des stéréotypes qu’elles ont intériorisés

Les femmes sont aujourd’hui engagées dans la lutte contre les stéréotypes qu’elles dénoncent fortement.

« Moi ça me choque de voir qu’on est toujours dans des stéréotypes, le rose pour les filles, le bleu pour les garçons » (Estelle, 42 ans)

Les mères apprécient de voir leurs filles admirer des super héroïnes et non des super héros et elles essaient de sensibiliser leurs enfants à certains préjugés en encourageant leurs filles à jouer au foot. Les femmes se disent déterminées en tant que parent, à lutter contre les stéréotypes.

« Beaucoup de parents ont tendance à reproduire des stéréotypes et à les perpétrer. Et ça influe beaucoup sur les enfants. L’éducation parentale a un rôle fondamental si on veut faire avancer les choses. » (Estelle, 42 ans)

Cette volonté de voir la société évoluer se heurte parfois à un attachement au passé. Dans les discours des femmes, une certaine forme de nostalgie émerge même quant à une époque (celle de leur enfance) où les hommes et femmes étaient plus différents les uns des autres.

« Aujourd’hui les jeunes hommes ont envie d’être plus coquets. Mais je trouve que ça enlève des différences. Nous on avait d’autres attentes à notre époque, on aimait bien qu’un garçon fasse garçon. » (Sophie, 35 ans)

Les différences corporelles justifient les différences comportementales

Le corps apparaît comme un garant de la différence sexuelle. Parfois même, les différences physiques sont créatrices de stéréotypes. « La force » reste encore fortement attribuée aux « garçons principalement », à 38% – seules 53% des femmes répondant que la force est une caractéristique des garçons comme des filles. Du côté des femmes, c’est la douceur – symbole de la maternité et du « care » – qui marque le « genre » féminin. Les différences physiologiques entre les hommes et les femmes ont pour conséquence de renforcer les représentations de l’altérité entre les sexes.

«  Je câline beaucoup mais parce que j’ai toujours envie de câliner la puce, c’est vrai que les papas sont moins câlins » (Sophie, 35 ans)

Ainsi, 48% des femmes attribuent le caractère de la « douceur » aux « filles principalement », contre 47% qui l’associent aux garçons comme aux filles. « L’aspect social est important : les stéréotypes caractérisent le groupe des « autres » – l’exogroupe – par rapport à « notre » groupe, ou endogroupe, » explique Claudie Bert, journaliste spécialisée en sciences humaines, « si nous nous situons comme Français, les autres, ce sont les étrangers ; comme hommes, ce sont les femmes, etc. Les traits que nous attribuons à ces autres nous servent à renforcer notre identité sociale, en « nous » valorisant par rapport à « eux ». » (3)

« Les femmes sont différentes des hommes. Tout en étant féministe, je dis ça. (…) j’aimerais qu’il n’y ait pas de différences, mais il y en a pleins, dans la façon de voir les choses, de gérer les choses. » (Mélissa, 34 ans)

Ainsi, les femmes expriment un attachement aux différences entre les sexes, ce qui renforce leur identité propre.

« Les différences restent car on n’est pas pareil, déjà physiquement on n’est pas pareil, il y a déjà une différence. (…) après les différences s’aplanissent dans certains domaines et c’est bien dans le travail par exemple, mais d’autres restent. » (Mélissa, 34 ans)

Au classement des acteurs influençant le plus la persistance des codes filles/garçons dans notre société (le rose et le bleu), la famille arrive en tête. 88% des femmes interrogées estiment ainsi que la famille est responsable des stéréotypes de genre (« Tout à fait d’accord », « Plutôt d’accord »).

« Mais c’est vrai que les parents ont toujours peur que leurs enfants se fassent insulter (…) Les enfants sont parfois plus ouverts que les mamans (…) je pense que c’est les parents qui ont toujours ces a priori dans la tête, et qui ont du mal à se les sortir de l’esprit. » (Estelle, 42 ans)

En deuxième et troisième position, ce sont les marques à 84%, et les médias à 73%, qui sont respectivement désignés par les femmes.

« Je pense que ça vient beaucoup de la télé les stéréotypes, j’ai trouvé que tous les enfants avaient des stéréotypes tirés des héros de Disney, Selena Gomez, ce genre de choses (…) Je comprends que les enfants soient très influencés par ces programmes là. » (Estelle, 42 ans)

Les « enfants entre eux » et l’école ne sont pas exempts de responsabilités et sont pointés du doigt par 58% et 56% des femmes. Enfin, la religion semble dédouanée par 63% des femmes qui considèrent son influence comme nulle.

Ce qu’il faut retenir de ce classement, c’est la multitude de responsables désignés, expliquant en partie la persistance des stéréotypes. Effectivement, même si les parents transmettent à leurs enfants des valeurs de type égalitaires, l’école, les marques ou les médias se chargeront de véhiculer des valeurs inversées, et réciproquement. Cette analyse renseigne sur la nécessité d’une politique globale de sensibilisation à l’égalité, des parents, aux professeurs jusqu’aux médias et aux marques.

Concernant les activités sportives et culturelles des enfants, deux types de centres d’intérêts ont été identifiées en fonction des réponses des femmes : les activités mixtes et celles qui sont fortement « sexuées ». D’un côté, on observe un rapprochement entre les filles et les garçons au niveau d’activités désormais considérées comme mixtes par les femmes : sport (à 72%), musique (à 95%), cuisine (à 65%). De l’autre, les différences de genre sont maintenues avec fermeté : les jeux vidéos sont le centre d’intérêt « des garçons principalement » pour 53% des femmes alors que la mode et la danse sont des hobbies exclusivement féminins pour 57% et 59% des répondantes.

La transmission des stéréotypes au sein des familles est fortement enclenchée par le choix des jouets des enfants, porteurs de nombreuses significations. 64% des mamans de filles déclarent que si elles avaient un garçon elles lui achèteraient une poupée. Or, dans la réalité, seules 38% des femmes ayant un garçon ont déjà acheté une poupée à ce dernier.

Du côté des filles, 87% des mamans de garçons déclarent que si elles avaient une fille, elles lui achèteraient un jeu de construction. Dans la réalité, cette volonté se retrouve, 87% des mamans ayant une fille ont déjà acheté un jeu de construction à celle-ci. Comment expliquer ce décalage ? Les garçons et les filles sont-ils égaux face aux choix des jeux et jouets ?

« (Les jouets) nous renvoient au fond à la question des conditions de maintien et de l’évolution des rapports hommes/femmes dans la société. Les jouets reproduisent la division sexuelle des rôles sociaux (selon le modèle du sociologue Talcott Parsons de la femme « gardienne du foyer » et de l’homme en charge de la « sphère publique »), explique la sociologue Sandrine Vincent, «  ils accentuent même l’image traditionnelle voire « naturelle » de l’homme intéressé par les activités extérieures à la maison, et de la femme préoccupée par les tâches domestiques et les fonctions de maternage. » (6)

Les jouets « de filles » interdits aux garçons

Les enfants apparaissent alors inégaux : si les jouets dits traditionnellement masculins sont autorisés aux petites filles, les jouets traditionnellement féminins, comme les poupées sont prohibés aux garçons.

« Autant les filles qui jouent avec les garçons c’est pas choquant, ils (les enfants) le disent pas. Autant quand c’est l’inverse, tout de suite, il y a des stéréotypes qui font qu’ils pensent que ce n’est pas normal. » (Sophie, 35 ans)

Comme le souligne Sandrine Vincent : « l’éducation des filles semble moins « rigide » que celle des garçons, à en juger par le processus d’affectation des jouets qui admet plus souvent qu’une fille puisse jouer avec un jouet de garçon que l’inverse. Les filles ont une plus grande propension à s’approprier des jouets de garçon, tout comme les mères déclarent être plus enclines que les pères à offrir des jouets de filles à leurs garçons (bien que cela soit assez rare dans la réalité des pratiques). » (6)

Un tee-shirt rose pour un garçon mais pas un pantalon

L’égalité a ses limites et certains impondérables ne changent pas, surtout au niveau de l’apparence féminine et masculine. 61% des femmes ayant un garçon leur ont déjà acheté un tee-shirt rose, cependant, elles ne sont que 5% à lui avoir acheté un pantalon rose. Fait intéressant, ces aprioris sur l’apparence des petits garçons se révèlent dès que les femmes deviennent mamans, car lorsqu’elles n’ont pas d’enfant, les femmes sont 26% à se dire prêtes à acheter un pantalon rose à un garçon.

Les cheveux courts démocratisés chez les petites filles

Du côté de l’apparence des petites filles, le constat est différent. Les petites filles apparaissent plus libres de jouer avec les normes du genre. Ainsi, 50% des mamans de filles déclarent avoir déjà coupé les cheveux courts à leurs progénitures et, plus généralement, les mères sont 66% à considérer que les cheveux courts sont aussi jolis que les cheveux longs pour une petite fille.

Ne pas transmettre les stéréotypes à sa (ses) fille(s) : un combat pour certaines mères

Cette plus grande liberté accordée aux petites filles est à corréler à la division sexuelle des rôles au sein des couples. Les femmes étant encore très souvent les principales acheteuses des jouets et des vêtements pour leurs enfants, ces dernières ont tendance à davantage sensibiliser leurs filles à l’égalité pour que celles-ci connaissent un parcours différent du leur.

« Il y a des mamans pour qui ça ne gêne pas d’acheter un fer à repasser à son petit garçon, alors que c’est vrai moi je me souviens quand j’étais petite, on m’avait acheté ça pour moi, et je sais que j’essaie d’éviter à ma fille de lui acheter un fer à repasser c’est bête hein, mais j’ai pas envie de la mettre dans la notion de ménage, parce que c’est une fille. » (Sophie, 35 ans)

A savoir, comme l’explique Sandrine Vincent que « (plus) les mères ont un niveau de diplôme élevé, moins elles sont attachées à la reproduction des modèles sexués. C’est dans les milieux populaires que l’on retrouve le plus grand conformisme à ce sujet alors que les mères les plus diplômées affichent une distance critique quant aux modèles sexués que véhiculent les jouets. » (6)

« Je suis même un peu excessive, je ne veux surtout pas que ma fille, ait trop tendance à jouer à des jeux de filles, quand elle me dit – ah maman, je veux bien ce truc – et que c’est quelque chose de fille, j’ai tendance à freiner des 4 fers (..) alors je lui explique bien que c’est pas parce qu’on est une fille qu’on ne doit pas jouer eu foot, c’est pas parce qu’on est une fille qu’on doit faire le ménage. » (Estelle, 42 ans)

Pour quelles raisons les comportements des petits garçons sont-ils plus encadrés par les mères ? La première raison invoquée est la « peur des moqueries des autres enfants », les femmes interrogées sont 84% à partager l’opinion des parents hésitant à habiller leur garçon en rose pour éviter les moqueries.

« Moi je mettrais pas de rose à mon fils si j’en avais un. Et pourtant j’ai acheté un polo à mon homme rose, mais pour un petit garçon, encore, quand ils sont tout bébé, on peut se permettre, de leur mettre des couleurs un peu fille. Mais à l’école, si vous mettez une couleur un peu bariolé à un petit garçon, il va se faire taquiner c’est certain. » (Sophie, 35 ans)

A ce propos, Sébastien Sihr, Secrétaire Général du syndicat des enseignants du primaire (SNUipp) déclare que « l’école est un endroit où s’ancrent déjà des stéréotypes », il rappelle que « pédé » est l’insulte arrivant en tête dans les cours de récré. (4)

« Bon, c’est plutôt les filles qui jouent à des jeux de garçons, que les garçons qui jouent à des jeux de filles, parce que tout de suite, ils se font traiter de certaines choses. » (Estelle, 42 ans)

En deuxième position, le « souci esthétique » est invoqué par 69% des femmes. Enfin, les femmes sont 21% à être « tout à fait d’accord » et « plutôt d’accord » avec les parents ayant « peur d’influencer la sexualité de leur(s) enfant(s) ». Dans une société traditionnellement patriarcale et « hétérocentrée », le « fantasme » d’influencer l’homosexualité de son enfant reste très présent. Les propos des femmes dans le cadre de l’enquête qualitative sont particulièrement éclairants à ce sujet.

« Si j’avais un garçon, je suis assez tradition, donc je me verrais mal lui acheter une poupée, sauf s’il me la demande évidemment, mais j’aurais un peu la réaction, de voilà, de dire, non, (…) comme les papas – je serais un peu comme eux parce que je me dis si on les habitue déjà, en leur disant qu’ils peuvent jouer avec la poupée, on risque de voilà. (…) . S’il l’emmène à l’école, je ne voudrais pas qu’il se fasse embêter par ses petits camarades parce qu’ils sont très méchants entre eux. Donc, du coup si je lui en achetais une, je lui aurais dit, ne l’emmène pas à l’école. Il se serait fait taquiner.  » (Sophie, 35 ans)

Daniel Borillo, Maitre de conférence à l’université Paris-Nanterre et Auteur de l’ouvrage L’homophobie (PUF, 2000) définit ce phénomène par le terme « homophobie cognitive » : « c’est une manière d’éduquer les hommes à l’homophobie. Dans la construction de l’identité masculine, l’homophobie prend en effet une place centrale : « Les garçons ne (doivent pas) manifester pas leurs sentiments, (ne doivent pas) être des filles (…). » (5) Pour ce chercheur, l’homophobie réside dans la peur du mélange des genres : « Il s’agit d’une forme générale d’hostilité à l’égard des comportements censés appartenir à l’autre sexe. La discrimination va porter davantage sur le genre (féminin/masculin) que sur le sexe. Cette homophobie, qui est en fait la violence du genre, touche l’homme « féminin » ou la femme « masculine » qui ne sont pas en accord avec leur genre. » (5)

Si l’enquête Womenology a révélé que l’éducation des petits garçons était davantage « normée » que celle des filles, celle-ci nous éclaire également sur les raisons de ce phénomène. C’est en interrogeant les femmes sur les raisons de ne pas habiller son fils en pantalon rose et de ne pas couper les cheveux courts à sa fille, que l’étude a permis de révéler un point important, préalablement repéré lors de l’enquête qualitative. Si 21% des femmes ont validé la raison « par peur d’influencer la sexualité de leur(s) enfant(s) » pour justifier l’interdit du pantalon rose, seulement 6% ont parallèlement confirmé la même raison pour justifier le fait que les cheveux courts ne soient privilégiés pour les petites filles.

Malgré l’ouverture d’esprit déclarée par une femme sur deux envers l’homosexualité, qu’elle soit féminine ou masculine – en témoigne la réponse à la question « Si le/la héros/princesse d’un film était gay/homosexuelle » : cela serait « normal » à 44% et 43% – la réalité n’est pas si égalitaire, (comme en témoigne le pédopsychiatre Stéphane Clerget)   

D’ailleurs, c’est souvent le regard du père, autrement dit – le référent masculin – qui est invoqué pour justifier le non-achat d’une poupée. Comme si c’était lui le garant de la masculinité dans la famille. Les femmes rencontrées citent-elles les pères pour se déresponsabiliser ou par réalité des faits ? Ces propos nous éclairent surtout sur la forte codification de « ce qu’être un homme » de nos jours.

« Je crois que mon mari non, il ne voudrait pas que notre fils joue à la poupée. Très jeune peut-être que ça ne le gênerait pas trop, parce qu’il se dirait que c’est juste pour découvrir, je sais pas. Mais plus tard, moi je pense pas que mon mari n’apprécierait qu’il joue à la poupée. » (Martine, 47 ans)

A travers cette enquête, Womenology a cherché à démontrer la persistance de la transmission des stéréotypes au sein des familles, et notamment l’ambivalence des mères quant à la thématique de l’égalité. Si celles-ci sont engagées dans la lutte contre les inégalités dans le monde professionnel et conscientes du rôle des parents dans la transmission des stéréotypes, elles restent attachées aux différences sexuées dans certains domaines. Ainsi, la parenté et le soin de l’apparence sont encore aujourd’hui des domaines considérés comme féminins par les femmes elles-mêmes. De fait, si les mères sont sensibles à éduquer leurs filles à l’égalité, les garçons et les filles ne sont pas égaux face aux jouets. La multitude et l’hétérogénéité des facteurs de socialisation : école, famille, médias, etc. renforce le maintien des stéréotypes qui peuvent émerger à de nombreuses reprises dans la vie des enfants. La parole des enfants est d’ailleurs au centre de l’éducation des mères qui déclarent très souvent se fier aux envies et opinions de leurs progénitures.

« On se construit toute seule, au vu de ce qui nous entoure, et je pense que les enfants ont envie de développer leur propre personnalité. (…) si elle veut un jouet de garçon, je lui achète » (Sophie, 35 ans)

Cette valeur accordée aux discours des enfants est à prendre en considération dans les politiques de sensibilisation à l’égalité dont le point de départ doit s’effectuer très tôt dans les écoles. Ceci afin de développer l’esprit critique des tout petits qui sont l’avenir du changement.

#Halteauxstereotypes

Sources
(1) Méthodologie : Pré-enquête qualitative : table ronde de 4H et entretiens téléphoniques avec 7 mamans âgées de 31 à 47 ans et leurs enfants (4 à 10 ans) – durée : 4 h – origines des enquêtées : Paris et banlieues – octobre 2013. Enquête quantitative diffusée du 30 octobre au 12 novembre – 631 répondants
(2) C. Stangor (dir.), Stereotypes and Prejudice: Essential Readings, Psychology Press, 2000
(3) Sciences Humaines Magazine, Les stéréotypes 
(4) Huffingtonpost.fr 2013 
(5) Interview de Daniel Borrillo, Juriste, maître de conférences à l’université de Paris-X-Nanterre, chercheur associé au Cersa (Centre d’études et de recherches de sciences administratives). Il a notamment publié L’Homophobie , Puf, « Que sais-je ? », 2000, a dirigé l’ouvrage collectif Lutter contre les discriminations , La Découverte, 2003, et a participé au Dictionnaire de l’homophobie , Louis-Georges Tin (dir.), Puf, 2003. 
(6) Sandrine Vincent, Des jouets qui cachent bien leurs jeux, Sciences Humaines Magazine – Sandrine Vincent est sociologue, auteur de l’ouvrage Le Jouet et ses usages sociaux, La Dispute, 2001. 
(7) J-C. Kaufmann, La trame conjugale, Nathan, 1992 (p.233)
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