Faire une place aux « gender studies »

La France serait  « gender studies-ophobe »

En décembre 2012, deux députés UMP, Virgnie Duby-Muller et Xavier Breton, réclamaient au Parlement « une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ». Cette hantise de la notion de « genre » n’est pas récente en France. Depuis les débuts des théories sur les rapports sociaux entre les hommes les femmes aux Etats-Unis (1960), le monde scientifique et académique français a manifesté une certaine frilosité à employer la notion de « genre ». Pendant des années, l’expression « rapports sociaux de sexe », pourtant intraduisible à l’étranger, fut privilégiée.

Pourquoi ce tabou autour des « gender studies » ?

Car le spectre du féminisme radical américain associant systématiquement « genre » et dénonciation de la domination masculine continue de planer. Malgré les nouvelles thématiques et les nouveaux enjeux mis en évidence par le mouvement LGBT (Lesbiens, Gays, Bisexuels, Transsexuels) et les men’s studies, la discipline du « genre » reste victime d’a priori. Les « gender studies » seraient centrées uniquement sur les femmes, leurs théories seraient homogènes, essentiellement militantes, ou encore, obligatoirement non mixtes.

C’est en partie pour lutter contre cette mauvaise réputation de la recherche sur le « genre » que le programme Presage de Science Po est né en juin 2011.

PRESAGE : Légitimer et insérer les « gender studies » en France

Le Programme de Recherche et d’Enseignement des Savoirs sur le Genre, développé conjointement avec l’OFCE, a pour objectif d’insérer une réflexion sur le genre dans l’ensemble des activités de Sciences Po : enseignement, recherche, formation continue.

Sciences Po, Genre, Presage

Plusieurs caractéristiques illustrent la volonté de ce programme de légitimer une nouvelle image des « gender studies » :

La transdisciplinarité

« Toutes les disciplines présentes à Sciences Po (science politique, droit, économie, sociologie, histoire, philosophie…) sont concernées du point de vue de leur spécificité comme dans leur inter-relation et dans leur synergie. (…) La philosophie générale des enseignements proposés repose une approche transversale (et non spécifique) de la question du genre, ce qui implique d’une part que l’ensemble des étudiants de Sciences Po soient formés sur ces questions et d’autre part qu’un ensemble large de disciplines soit mobilisé. » (Site Internet de Presage)

Le genre n’est pas le simple objet d’étude de la sociologie mais c’est une notion qui doit s’enrichir des recherches des historiens, économistes, philosophes, etc. La belle hétérogénéité (géographique et disciplinaire) de l’équipe de recherche enseignante du PRESAGE a pour ambition de donner au « genre » une nouvelle dimension, moins isolée, plus sociétale.

Parallèlement, le genre peut également faire office de « loupe » pour comprendre et « contextualiser » d’autres thématiques, comme l’explique Hélène Périvier, co-responsable de PRESAGE : “Le genre peut être un outil de mise en perspective d’une discipline. Prenons l’exemple de l’économie, on pourra essayer d’historiciser l’histoire de la pensée économique : montrer que certaines grandes théories sont aussi le fruit d’une époque.” (Interview d’Hélène Périvier pour l’étudiant.fr)

Une approche globale du genre

«  (Le PRESAGE) s’inscrit dans la recherche menée ces dernières décennies en prenant en compte les termes utilisés: femmes-hommes, sexe, rapports sociaux de sexe, genre, queer qu’ils soient des concepts, des catégories, des modèles ou des notions classiques. L’intérêt de cette approche est de rendre possible une réflexion dynamique de la construction des inégalités, de la pensée de l’égalité et de l’analyse des politiques. » (Site Internet de Presage)

Il est évident que la naissance des théories sur le genre s’est opérée grâce à une logique militante. L’objectif initial, parfaitement légitime et incontournable, était de dénoncer l’invisibilité des femmes dans la sphère publique. Néanmoins, depuis quelques années, de nouveaux enjeux ont émergé, enrichissant et actualisant les recherches : homosexualité et hétérosexisme, identité queer, injonctions à la virilité, etc.

Un ouvrage a particulièrement ouvert le champ des réflexions : « Trouble dans le genre » de Judith Butler (1990). La philosophe Judith Butler a proposé des réflexions sur la bisexualité, les transgenres. Plus récemment, les historiens Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello proposaient une Histoire de la virilité.

C’est dans cette optique globale, en considérant les trois facettes du « genre » : l’identité sexuelle, le comportement sexué, et l’orientation sexuelle (Martine Gross, sociologue au CNRS, 2011), que le programme Presage s’inscrit. Les inégalités liées au genre ne se réduisent pas à la simple dichotomie hommes/femmes mais sont également alimentées par les représentations et les préjugés sur l’homosexualité, la bi-sexualité, la transsexualité.

Décloisonner la recherche sur le genre

L’ambition du programme PRESAGE est de profiter de l’hétérogénéité des « gender studies » pour favoriser les synergies. Etudier le genre dans une logique de collaboration en démontrant la richesse des points de vue de la discipline ne peut que renforcer la crédibilité de la recherche française.

« Le projet est novateur dans la mesure où il rassemble dans un même pôle des champs de recherche souvent différenciés : d’une part celui qui concentre ses analyses sur l’identité sexuelle de la personne, d’autre part celui qui fonde les inégalités sur les relations sociales dans la combinaison des sphères professionnelle et privée. En faisant le pont entre ces deux axes et en nourrissant une réflexion globale, la chaire serait porteuse d’un projet intellectuel nouveau, ce qui renforcerait son originalité et sa reconnaissance à l’international. » (Site Internet de Presage)

L’accessibilité

Mettant en ligne un calendrier précis des séminaires prévus, comme celui de Wassyla Tamzali sur « Le « féminisme islamique » à l’épreuve des révolutions et contre révolutions » (19 février 2013), publiant des podcast de ses cours, sollicitant les auditeurs libres et le grand public, PRESAGE se veut un programme ouvert.

“À terme, nous voulons constituer une bibliothèque multimédia avec des supports variés audio et vidéo, à l’image du site ressource de l’ENS. Ce sera aussi un outil pour rassembler et valoriser les travaux des autres centres de recherche de Sciences po, comme le CEVIPOF, le CERI ou le Centre d’études européennes” déclare Hélène Périvier.

Les « gender studies » n’apparaissent pas réservées aux personnes se déclarant « féministes ». Il s’agit d’une discipline légitime de recherche dont l’étude apparait indispensable pour éclairer les problématiques contemporaines de notre société. D’ailleurs, les débats actuels sur le mariage pour tous et l’homoparentalité sont des illustrations de la mouvance des définitions liées à la notion « d’identité genrée » et de la nécessité de les étudier. Le champ de recherche du « genre » est méconnu car trop souvent soumis aux préjugés. C’est pour les combattre que le programme Presage souhaite communiquer au près du plus grand nombre.

Si les recherches sont très nombreuses, elles ne sont pas encore largement diffusées. “Il y a un fossé entre l’extrême richesse des travaux de recherche et le discours public, encore très rudimentaire, sur la place des hommes et des femmes dans les sociétés contemporaines” souligne Hélène Périvier.

Biographie d’Hélène Périvier, co-responsable du PRESAGE :

Ses domaines de recherche concernent les politiques sociales et familiales, et les inégalités entre les sexes sur le marché du travail dans une perspective de comparaisons internationales. Elle est titulaire d’un doctorat d’économie obtenu sous la direction de Jacques Le Cacheux à l’université Paris 1-Panthéon-La Sorbonne. Elle est membre du comité de rédaction de la revue Travail, genre et sociétés. Elle a coécrit un rapport pour le Parlement européen « Les femmes sur le marché du travail : les faiblesses spécifiques dans huit pays représentatifs de l’Union Européenne ».

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site Presage.

Marion Braizaz

Chargée de mission / Doctorante en Sociologie

Sources :
Butler, Fassin, Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité, Editions La Découverte, 2006

Corbin Alain, Courtine Jean-Jacques, Vigarello Georges, Histoire de la Virilité, Broché, 2011

Delphy Christine et al., « Genre à la française ? », Sociologie, 2012/3 Vol. 3, p. 299-316.

Gross, Martine, Qu’est-ce que l’homoparentalité, Editions Payot, 2012

Article de Libération « Dans quel état genre ? », 21 janvier 2013

http://www.ofce.sciences-po.fr/ 

http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/helene-perivier-economiste-sciences-po-ofce-avec-presage-cest-la-premiere-fois-qu.html, 02.12.2010
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