Vivre en prison : quel quotidien pour les femmes détenues ?

Prison Pour les Français, la prison est associée à un univers sombre et inquiétant. 66% d’entre eux estiment notamment que les conditions de détention sont mauvaises à l’heure d’aujourd’hui, relève une enquête réalisée par le Ministère de la Justice en 2009. Cette dernière montre également à quel point le monde carcéral reste méconnu pour la plupart des individus, qui ignorent par exemple les caractéristiques de la population des détenus et qui sous-estiment les droits accordés à celle-ci. (1) D’ailleurs, la situation des femmes en prison était-elle suffisamment médiatisée ? Pour information, en France, si les détenues représentent encore une minorité de la population carcérale (3,6%), leur nombre a doublé depuis les années 80. (2) Dans les faits, leur quotidien est-il différent de leurs homologues masculins ?

Libérer la parole des femmes détenues

Depuis quelques années, une nouvelle visibilité des femmes en prison s’est dessinée dans le paysage médiatique français. De nombreux ouvrages ont récemment vu le jour, retraçant notamment le parcours de détenues, souhaitant mettre en lumière leurs expériences personnelles. A titre d’exemple, en 2013, Audrey Chenu publia Girls Fight et Josina Godelet Journal de bord d’une détenue ; dernièrement Vanessa Cosnefroy sortait elle aussi un ouvrage intitulé 9m2.

Prison - Livres

En 2014, une conseillère de la chambre correctionnelle de la cour d’appel de Versailles a même choisi de s’immerger pendant 1 an dans l’univers carcéral féminin. « J’ai voulu voir de mes propres yeux, à l’écart des visites collectives, formelles et trop scolaires, comment les décisions de justice étaient ressenties derrière les barreaux », explique Isabelle Rome. Dans le livre qu’elle a publié suite à cette expérience inédite, elle raconte alors ses confrontations avec la dépersonnalisation, la perte de féminité, avec les transformations physiques de ces femmes détenues devant alors composer avec un corps en souffrance, mais aussi, elle souligne la douleur exprimée par celles-ci lorsqu’elles sont coupées de leur famille et enfants. (3)

Les détenues : une minorité mise à l’écart

En prison, les femmes sont en faible nombre et cet état de fait a des conséquences directes et non négligeables pour elles au jour le jour, car les établissements pénitentiaires ont été pensés pour des hommes. « Ce n’est pas parce que les femmes constituent une large minorité en prison qu’il faut ignorer leur situation. Au contraire, la faible proportion des femmes est, en elle-même, une source de difficultés pour celles qui sont incarcérées » décrypte l’association Parcours de femmes. (5) Tout d’abord, les « quartiers femmes » sont enclavés et isolés du reste de l’espace pénitencier, ce qui rend difficile leurs accès aux différents services tels la bibliothèque, le gymnase ou les ateliers car elles doivent être toujours accompagnées (par des femmes) et que les effectifs féminins sont restreints. Il faut ajouter à ce premier constat que les détenues subissent des stéréotypes de genre dans le cadre de leurs formations puisqu’elles sont souvent orientées vers des ateliers dits « féminins » comme la couture, le ménage, la cuisine, la petite manufacture, alors que les détenus hommes accèdent plus facilement aux ateliers. « Faute d’activités, pour réduire les coûts et par peur de la mixité, la plupart des femmes incarcérées passent la majeure partie de leur temps de détention en cellule » souligne un rapport de l’Observatoire International des Prisons. (4) La prison reproduit ainsi la division du travail en vigueur dans la société et les femmes sont ainsi associées à des travaux aux salaires dérisoires. A titre d’illustration, l’association Parcours de femmes, souligne qu’au Centre de Détention de Bapaume où sont incarcérés cent femmes et cinq cents hommes, une seule formation est proposée aux femmes, une « entreprise pédagogique virtuelle », alors qu’il y en a quatre pour les hommes : peinture, télé-conseil, cuisine et bureautique auxquelles ces dernières pourraient tout à fait aspirer.

Les femmes détenues, davantage isolées que les hommes

En 2014, 63 établissements pénitentiaires français sur 186 possèdent des quartiers réservés aux femmes. Ce faible nombre pose de sérieux problèmes de maintien des liens avec les proches pour les femmes détenus, surtout que la moitié de ces établissements sont situés dans le nord de la France. L’éloignement géographique avec la famille est ainsi monnaie courante et a des conséquences directes sur l’espacement des visites des proches (liée aux coûts financiers des déplacements). (5) Selon l’Observatoire International des Prisons, la rupture avec la famille et l’isolement sont davantage constatés chez les femmes incarcérées que chez les hommes. Les détenues sont ainsi moins nombreuses que les hommes à rester en contact avec leur conjoint suite à leur incarcération. « Ceci rend d’abord plus difficile les permissions de sortie » souligne l’association Parcours de Femmes, « dans la mesure où les détenues ne seront pas hébergées par leur famille et ne sauront où aller. » (5) Un rapport du Sénat évoque d’ailleurs le cas de nombreuses détenues femmes « très désocialisées lors de leur incarcération », qui ont dû faire face à des « situations de violence conjugales ou familiales » et qui sont issues de « milieux défavorisés ». (4)

Liens familiaux en prison - Orange is the new black

Etre mère en prison, une équation insolvable ?

Par ailleurs, la majorité des femmes incarcérées sont des mères de famille, et si les articles D.400 à D.401-2 du code de procédure pénale ont souligné l’impératif d’amélioration des conditions d’accueil des enfants laissés auprès de leur mère incarcérée, des progrès restent à faire, notamment pour leur assurer une socialisation aussi proche que possible de celle des enfants ne vivant pas en détention. En 2009, M. Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté, a également souligné dans un rapport dédié que les parloirs n’étaient, dans l’ensemble, guère adaptés à la visite des enfants. « Les parloirs, à Versailles, sont encore équipés d’une lucarne de séparation. Aucun contact, ou presque, n’est possible » explique par exemple Isabelle Rome. Preuve de la centralité de cette thématique, en 2015, la série télévisée Orange is the new black, racontant le quotidien de femmes détenues, a inauguré sa nouvelle saison 3 avec un épisode dédié à la fête des mères. « J’ai visité des prisons pour femmes. C’est fascinant de voir comment  notre série est proche de la réalité » raconte Taylor Schilling, une des actrices principales, « Pas seulement d’un point de vue des décors et des costumes – qui sont très fidèles –, mais sur les spécificités de l’environnement et les rapports entre les personnes. Toutes ces émotions y sont retranscrites d’une manière si belle et très fidèle à la réalité. En sortant de ces visites, je me sentais particulièrement fière que notre série apporte quelque chose d’un point de vue social et culturel. » (7)

Les classes sociales défavorisées surreprésentées en prison de femmes

Selon les chiffres de l’Observatoire International des Prisons, 20% des femmes incarcérées sont illettrées et 50 % ont un niveau d’instruction primaire. Seuls 30% possèdent un niveau d’éducation secondaire ou supérieur. Dans son ouvrage témoignage de son immersion au cœur d’un établissement pénitencier, Isabelle Rome insiste à ce propos sur la fonction éducative de la prison. Selon elle, la prison « ne doit pas se réduire à l’ouverture et à la fermeture des portes. Elle ne doit pas être un lieu d’exclusion ni de déconnexion du monde extérieur », c’est pour cette raison qu’elle est partisane pour un « accès limité à Internet pour favoriser l’enseignement à distance et l’accès à la culture ». Il est nécessaire pour elle, d’encourager le développement « des partenariats avec des universités et des entreprises, et de renforcer le suivi psychiatrique et psychologique ». (6) En effet, les prisons pour femmes sont des environnements où les maux sont nombreux, où les souffrances morales et/ou physiques encombrent le quotidien. Néanmoins, les détenues ne sont pas des individus passifs et les établissements pénitenciers se doivent ainsi de prendre en compte la compétence réflexive de ces dernières. Isabelle Rome explique notamment combien certaines femmes incarcérées investissent le champ des apparences (maquillage, coiffure, etc.) pour garder une marge de manœuvre sur leur identité. (6) Laura Prepon, actrice de Orange is the new black insiste sur cette capacité à se réinventer en prison : « On réussit toutes à imposer notre personnalité à travers nos uniformes. Alex, mon personnage, retrousse les manches de ses t-shirts et porte cet eye-liner noir très marqué. Uzo a des trous dans ses manches pour y passer ses pouces. Laverne, qui joue Sophia, a une combinaison plus près du corps. Les uniformes ont chacun leur individualité. » (7)

Marion Braizaz

Sources :
(1)http://www.justice.gouv.fr/art_pix/Infostat_122.pdf – enquête nationale réalisée en 2009 par le ministère de la Justice
(2)http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/ – Administration pénitentiaire, Statistiques mensuelles de la population détenue et écrouée, novembre 2014 : http://www.justice.gouv.fr/prison-et-reinsertion-10036/les-chiffres-clefs-10041/
(3)http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/laurence-neuer/
(4)http://www.oip.org/ – Observatoire international des prisons
(5)http://parcoursdefemmes.free.fr/?page_id=561 – L’association Parcours de femmes met en œuvre des actions d’accompagnement et d’aide à la réinsertion des femmes placées sous main de justice (incarcérées, sortantes de prison ou sous mesure judiciaire alternative à la prison)
(6)http://www.leparisien.fr/magazine/grand-angle/
(7)http://www.vanityfair.fr/culture/series/

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