Couple, amour, mariage : les jeunes générations sont plus prudentes ?

Rencontre avec Christophe Giraud, maître de conférences en sociologie à l’université Paris Descartes et rattaché au laboratoire CERLIS. Ses principaux thèmes de recherche portent sur la sociologie du couple et de la vie privée, la sociologie des rapports sociaux de sexe et la sociologie des entreprises familiales.

Conjugalité

Pouvez-vous nous parler de l’enquête que vous avez menée sur les jeunes et l’entrée en conjugalité ?

Dans le cadre de mon HDR (habilitation à diriger des recherches), j’ai travaillé sur les représentations que les jeunes se font d’une histoire intime (d’amour ou sexuelle) vécue entre 18 et 25 ans. Mes enquêteurs et moi-même avons donc interrogé des jeunes filles et garçons au début de leurs expériences puis nous les avons rencontrés à plusieurs reprises dans la durée de leur histoire. J’ai ainsi pu observer les évolutions, les transitions, dans les sentiments mais également dans la construction du lien conjugal. Souvent, ces jeunes avaient déjà commencé des histoires auparavant, ils avaient déjà eu plusieurs expériences conjugales. Du coup, beaucoup avaient connu des trajectoires assez peu linéaires en matière amoureuse et recommençaient une nouvelle histoire après avoir vécu un échec. Par conséquent, ils avaient une sorte de rapport distant avec un scénario culturel de l’amour passion. Ainsi, les jeunes que j’ai rencontrés ne « foncent » pas tête baissée dans leur relation amoureuse, ils prennent leur temps. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils refusent l’engagement mais l’échec qu’ils ont vécu précédemment les amène à être plus prudents et à essayer de chercher une union stable (qui reste un idéal) basée sur des sentiments véritables, authentiques et non pas simplement sur des sentiments spontanés.

Les nouvelles générations développent-elles un regard différent sur la conjugalité comparé à leurs ainées ?

Aujourd’hui, toutes les étapes de l’engagement doivent être validées par une forme d’authenticité dans les sentiments. Ce n’est pas parce que l’on a couché ensemble que l’on se met en couple, ce n’est pas parce que l’on se met en couple que l’on va vivre ensemble, etc. Il y a un rejet des scénarios automatiques et une exigence à négocier les étapes suivantes.

Comment ont évolué les représentations associées au mariage ces dernières années ?

Je pense que le mariage, tel qu’il se présente dans les récits des jeunes qui vivent une histoire intime, est vraiment quelque chose qui a perdu son caractère d’obligation. Ce n’est plus un passage nécessaire pour être en couple, pour avoir des relations sexuelles ou vivre ensemble comme cela l’était dans le passé. Aujourd’hui, il est plutôt vécu comme « la cerise sur le gâteau ». La perte du caractère obligé du mariage peut le rendre, paradoxalement, romantique, puisqu’il devient l’expression d’un choix, d’une volonté commune. Le plus souvent, le mariage n’est pas forcément présent dans l’esprit des jeunes qui commencent une histoire. Dans l’imaginaire d’une relation possible qui commence, le mariage est une perspective tellement lointaine qui souvent n’est jamais abordée de façon concrète dans le couple. En outre, les personnes qui pourraient être tentées de formuler qu’ils sont amoureux « trop vite », qu’ils veulent se marier, etc. sont souvent perçues comme des individus qui ont un « problème » pathologique, plutôt que comme des individus passionnés.

Que pensent-ils du pacs en comparaison au mariage ? Alternative ou étape ?

Le Pacs ne fait pas vraiment rêver. Il est un élément plutôt pratique qui vise à aider le couple en construction souvent à obtenir des avantages financiers ou fiscaux, mais il n’est pas pensé comme ayant une dimension romantique ou comme un signe d’un lien très fort entre les partenaires, contrairement au mariage qui, lui, fait rêver. Mais ce n’est plus le mariage à l’ancienne, le mariage que l’on ferait car il « faut » le faire par tradition. Le mariage aujourd’hui prend la forme d’une déclaration, il peut devenir la preuve du lien entre les deux partenaires, c’est un code classique qui est réinvesti pour exprimer des sentiments qui n’ont pas beaucoup d’autres façons d’être exprimés.

Avez-vous travaillé sur la question du genre et des spécificités hommes/femmes sur cette représentation de la conjugalité et du mariage ?

Mon enquête ne comptait que très peu d’hommes, du coup je n’ai eu accès qu’à une parole principalement féminine sur la conjugalité. Mais en dépit de cette limite, j’ai été étonné de voir combien les hommes (dans les discours féminins) s’avançaient assez vite dans l’institutionnalisation de la relation. Alors que je m’attendais plutôt à avoir un discours conforme aux stéréotypes, qualifiant les hommes de « volages », au contraire, j’ai pu constater qu’une bonne partie des hommes poussaient au contraire pour une installation conjugale rapide, pour avoir des enfants rapidement, etc. Finalement, les hommes étaient plutôt conservateurs, attachés et moteurs quant à la perpétuation des modèles conjugaux classiques. Parallèlement, les femmes, elles, étaient plutôt enclines à freiner cette institutionnalisation trop rapide, privilégiant ce moment de relation amoureuse sans cohabitation. Les jeunes femmes, plus jeunes que leur partenaire masculin, ne veulent pas trop vite rentrer dans un modèle conjugal institutionnalisé pour ne pas avoir à renoncer à un monde central dans l’expérience de la jeunesse qui est celui de l’amitié, des « copines ». Il ne faut pas oublier que l’amour est tout de même codé comme fragile.

Propos recueillis par Marion Braizaz

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