Football et matchs mixtes : une utopie ?

Football et mixitéC’est en 1917, près de trente ans après les débuts du football masculin en France, que quelques femmes décident de se lancer dans l’aventure du ballon rond. (1) Peu nombreuses au commencement, elles sont rapidement amenées à jouer avec leurs homologues masculins. Mais très vite, la mixité leur est refusée. Comme l’écrit le sociologue Norbert Elias, le sport est historiquement un « fief de la virilité » et les normes encadrant féminité et masculinité sont à cette époque difficile à ébranler. (2) Cent ans plus tard, le constat n’est guère davantage positif. Parmi les 2 millions de licences délivrées par la Fédération Française de Football, on dénombre 4,5% de femmes. (3) Dans ce contexte, comment encourager une mixité ?

La longue histoire du football féminin

Dès la création officielle d’une Fédération des Sociétés Féminines et Sportives de France en 1918, le football féminin s’est vu encadrer par de nombreuses règles visant à le différencier de son équivalent masculin. (1) Laurence Prudhomme, membre du Centre de Recherche et d’innovation sur le Sport de l’université Claude Bernard à Lyon, explique que les règles du jeu ont été spécialement adaptées aux femmes en retirant tous les gestes dits « rudes » : le temps de jeu a été réduit et les contacts entre joueuses interdits. (1) L’objectif était ainsi de faire correspondre ce sport aux normes genrées selon lesquelles la femme était un être fragile à protéger. En 1923, l’intellectuel Georges Racine écrit même : « le geste de lancer le pied dans un ballon exerce une pression abdominale très intense qui pourrait avoir les plus graves effets sur les organes de la femme. Sa pratique aurait sur l’enfant en gestation une influence néfaste à son épanouissement. » (4) Le corps féminin est ainsi fortement essentialisé.

Ne la laisse pas jouer, elle est si fragile…

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le football féminin disparaît et ce n’est qu’au milieu des années soixante qu’il renaîtra de ses cendres. (1) Une fois encore, le sport sera adapté aux particularités féminines : les femmes auront la possibilité de se protéger la poitrine et elles joueront avec un ballon plus petit. (1) Ce n’est qu’en 1990 que la Fédération Française de Football autorise la mixité, mais attention, uniquement jusqu’à l’âge de la puberté… Laurence Prudhomme analyse : « le football, particulièrement accroché à l’image de virilité, oppose une lourde résistance à sa féminisation. La remise en question des idéaux convenus de la féminité ne va pas sans obstacle. Le football est en cela le reflet des rapports de sexe dans notre société. L’inégal accès au football et l’inégale valorisation de ses pratiquants sépare encore aujourd’hui hommes et femmes. » (1)

Sport et genre : inégalités

Mixité sportive : impossible is nothing…

Encore aujourd’hui, difficile d’aller à l’encontre de certaines représentations de la féminité. Selon une enquête réalisée en 2011 par Médiaprism pour le Laboratoire de l’égalité, les femmes attendent de leur fille qu’elle adopte une attitude « conventionnellement » féminine. Ainsi, 37% seraient chagrinées que leur fille demande à être inscrite dans un club de foot contre 33% des hommes. (5) Pourtant, des évolutions sont à noter. Certains clubs encouragent la mixité à l’image de l’US Fontenay qui organise des rencontres hommes/femmes. (7) Pour certains sportifs, c’est carrément aux règles d’être formatées. Carole Bretteville, présidente de la commission femme de la Fédération Française du Sport en Entreprise explique : « un moyen de promouvoir le football féminin serait de promouvoir le football… à 7 mixte ! Plusieurs systèmes peuvent être étudiés : avoir un nombre de femmes minimum présentes sur le terrain (par exemple 2 minimum), considérer qu’un but marqué par une femme compte double. Mettre en place une égalité parfaite est possible, mais difficile. Si techniquement les femmes et les hommes peuvent avoir le même niveau, elles n’ont pas le même gabarit. » (6)

Equipes féminine et masculine de L’US Fontenay après un match l’une contre l’autre en 2014 - Score final : 3-3

Equipes féminine et masculine de L’US Fontenay après un match l’une contre l’autre en 2014 – Score final : 3-3

La médiatisation et l’éducation comme voies d’amélioration

Depuis quelques temps, des actions sont menées pour sensibiliser à l’égalité. A titre d’exemple, début 2015, le ministère des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes et le ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports ont publié le guide Métiers du sport et de l’animation. Son objectif : prévenir les conduites sexistes afin de sensibiliser les professionnels à la lutte contre les comportements sexistes dans la pratique du sport. (10) Mais, au delà d’une sensibilisation par l’école, il est essentiel de valoriser la médiatisation des footballeuses. « Il  me semble qu’il serait maintenant intéressant de lancer une campagne médiatique d’envergure, à la télévision notamment, mais cette fois-ci une campagne mixte » explique Philippe Serve, membre de l’association Foot d’Elles et enseignant de cinéma, « des joueurs et joueuses, en activité ou à la retraite mais de renom, pourraient être associés pour montrer que le football qu’il soit conjugué au féminin ou au masculin reste le même sport, tout en ayant une identité et des valeurs propres au football féminin. » (8) Malheureusement, la dernière campagne dédiée aux footballeuses ne s’inscrit pas dans cette idée. C’est Adriana Karembeu, non footballeuse, qui a été choisie pour communiquer.

Adriana Karembeu pour le football féminin

Le stéréotype de la « princesse footballeuse »

Une fois de plus, c’est à travers l’impératif du « paraître » que les sportives sont désignées. Loin de l’univers du sport collectif, elles sont décrites comme « sensibles, efficaces et passionnées », une terminologie difficilement transposable à leurs homologues masculins. Le chemin est encore long. Dans la même veine, le célèbre jeu vidéo de football FIFA 14 a choisi de ne pas répondre positivement à la requête de pétitions demandant l’intégration de joueuses femmes. Sebastian Enrique, le producteur du jeu a ainsi déclarer : « C’est quelque chose dont nous avons parlé, mais ce n’est pas dans nos plans pour le moment. » (11)

Adriana Karembeu pour le football féminin

L’ultimate frisbee et les limites de la mixité

A ce jour, un seul sport met en œuvre une mixité dans le cadre de compétitions officielles, il s’agit de l’ultimate frisbee. Symbole d’une possible évolution des pratiques sportives, son étude révèle cependant l’ambivalence de la mixité. Effectivement, les sociologues Carine Guérandel et Fabien Beyria, qui ont mené une enquête pour analyser les rapports sociaux de sexe dans le cadre d’un club dédié, ont pu remarquer que la mixité n’était pas forcément corrélée à une remise en cause des normes de genre. Ainsi, même lorsqu’ils ont un niveau équivalent, les hommes et les femmes au sein d’une même équipe ne font pas preuve d’un comportement similaire et une hiérarchisation des rôles s’opère. Les chercheurs écrivent : « contrairement à leurs homologues masculins de même niveau, les femmes tentent de limiter au maximum les erreurs pouvant handicaper l’équipe et remettre en question la légitimité de leur place sur le terrain lors des matchs. Cette différenciation sexuée des usages des techniques sportives lors des situations compétitives laisse penser que les femmes ont intériorisé le caractère masculin du monde sportif. » (12)

Loin d’être plébiscitée, la mixité sportive soulève donc de nombreux débats. Si des initiatives prouvent une volonté de valoriser l’égalité, faire jouer ensemble hommes et femmes semble encore poser problème. Tout se passe comme si les corps « genrés » et donc différents ne pouvaient se retrouver côte à côte sur les terrains sportifs… La corporéité est-elle une barrière infranchissable dans l’avancement de l’égalité hommes/femmes ? C’est aux sportives et sportifs de démontrer le contraire.

Marion Braizaz

Sources :

(1) Laurence Prudhomme-Poncet, « Mixité et non-mixité : l’exemple du football féminin », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 18 | 2003, mis en ligne le 08 février 2005, consulté le 27 janvier 2015. URL : http://clio.revues.org/619 ; DOI : 10.4000/clio.619
(2) ÉLIAS N. & E. DUNNING (1998), Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Éditions Fayard.
(3) http://femmes.gouv.fr/wp-content/uploads/2014/03/Egalite_Femmes_Hommes_2014.pdf
(4) Racine Georges, 1923, « Le développement musculaire chez la femme », L’Education Physique et Sportive Féminine, 1er décembre.
(5) http://www.laboratoiredelegalite.org/
(6) http://www.footdelles.com/article/Une-idee_-Promouvoir-le-foot-a-7-mixte-_72348.html
(7) http://www.usfontenay.com/actualites-du-club/le-foot-un-sport-mixte-a-l-usf–304084
(8) http://www.footdelles.com/article/Une-idee_-Une-campagne-de-mediatisation-mixte-_70453.html
(9) https://lefootballfeminin.wordpress.com/2013/10/16/promouvoir-le-football-feminin/
(10)http://femmes.gouv.fr/metiers-du-sport-et-de-lanimation-prevenir-les-conduites-sexistes-un-guide-pour-sensibiliser-les-professionnels-au-sexisme-dans-le-sport/ (11)http://www.xbox-gamer.net/news-xbox-360-fifa-14–les-femmes-ne-sont-pas-de-la-partie_34143.html
(12) Carine Guérandel et Fabien Beyria, « Le sport, lieu de questionnement des rapports sociaux de sexe ? », SociologieS [En ligne], Théories et recherches, mis en ligne le 09 mai 2012, consulté le 27 janvier 2015. URL : http://sociologies.revues.org/3974

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